Le calendrier de V¨¦nus, by Octave Uzanne The Project Gutenberg EBook of Le calendrier de V¨¦nus, by Octave Uzanne This eBook is for the use of anyone anywhere at no cost and with almost no restrictions whatsoever. You may copy it, give it away or re-use it under the terms of the Project Gutenberg License included with this eBook or online at www.gutenberg.org Title: Le calendrier de V¨¦nus Author: Octave Uzanne Release Date: January 19, 2006 [EBook #17551] Language: French Character set encoding: ISO-8859-1 *** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK LE CALENDRIER DE V¨¦NUS *** Produced by Carlo Traverso, R¨¦nald L¨¦vesque and the Online Distributed Proofreaders Europe at http://dp.rastko.net. This file was produced from images generously made available by the Biblioth¨¨que nationale de France (BnF/Gallica) [Illustration] LE CALENDRIER DE V¨¦NUS PAR OCTAVE UZANNE [Illustration] PARIS LIBRAIRIE ANCIENNE ET MODERNE EDOUARD ROUVEYRE 1, rue des Saints-P¨¨res, 1 1880 [Illustration] ¨¦P?TRE D¨¦DICATOIRE A B¨¦tzy [Illustration: L ]a vie, dit-on, est un canevas qui ne vaut pas grand chose, la broderie qu'on y ajoute seule peut avoir quelque prix, et je ne saurais oublier, Madame, sans faire injure ¨¤ mes sensations pass¨¦es, les fines et capricieuses arabesques dont vos jolies petites mains de f¨¦e ont si d¨¦licatement festonn¨¦, pendant de longues heures fugitives, cette toile grise, uniforme ou banale qu'enrichissent et agr¨¦mentent avec tant d'art voluptueux les ivoirines navettes d'amour. Selon Beaumarchais, la passion est le roman du coeur tandis que le plaisir en est l'histoire: vous auriez donc, ¨¤ ce titre, de doubles droits ¨¤ mon enti¨¨re gratitude, aussi bien comme romanci¨¨re ¨¦m¨¦rite que comme historienne exquise dans les belles lettres de Cyth¨¨re. Au milieu des archives boulevers¨¦es de mes sens je me plais aujourd'hui ¨¤ rechercher bien des dates que caressent mes souvenirs, et j'aimerais, je l'avoue, ajouter, de concert avec vous, un nouveau chapitre ¨¤ notre oeuvre si t?t interrompue, mais la nature qui veut que tout finisse, fait clairement appel ¨¤ ma raison en m'indiquant avec son aimable sagesse, que Cupidon aime ¨¤ renouveller le feu de ses brandons et que, dans un parterre de beaut¨¦s infinies, il ne faut pas cueillir toutes les roses sur un m¨ºme rosier. Ne vaut-il pas mieux respirer lentement les doux parfums d'antan, que risquer de briser la cassolette en la surchargeant de plus fraiches senteurs? Vous me savez, du reste, trop ind¨¦pendant pour jouer lePastor fido et trop loyal pour feindre un sentiment immuable. Les girouettes ne se fixent que lorsqu'elles sont rouill¨¦es et je pivote encore assez bien sous les courants capricieux du d¨¦sir pour ne pas me convaincre chaque jour davantage que l'inconstance ici bas fait plus de conqu¨ºtes que la fid¨¦lit¨¦ n'en conserve.--L'amour, avec son arsenal de soup?ons, de craintes, d'inqui¨¦tudes, de regrets et d'alarmes ne vaut assur¨¦ment pas qu'on s'y attache; la volupt¨¦ y passe comme un r¨ºve, la douleur s'y implante comme un cauchemar. L'homme amoureux suit la femme comme le taureau le sacrificateur, disait Salomon, le sage des sages, aussi, pour prot¨¦ger son coeur contre une passion exclusive, entretenait-il une l¨¦gion de pr¨¨s de huit cents femmes, qu'il traitait en esclaves afin de ne pas s'esclaver lui-m¨ºme ¨¤ une seule cr¨¦ature. Dans l'intimit¨¦ de nos relations, Madame, le souvenir, d¨¨s lors, peut prendre place entre l'estime et l'amiti¨¦, deux grands mots en v¨¦rit¨¦ qui effraient les d¨¦sirs avant la lettre, mais qui, apr¨¨s, prot¨¨gent la retraite, apaisent les r¨¦bellions d'amour-propre, sauvegardent les convenances mondaines et abritent mieux les ¨¦paves de la passion que toutes les feuilles de bananier de Paul et Virginie. Lorsque le go?t, la curiosit¨¦ ou le caprice en font tous les frais, les bonnes fortunes sont de joyeuses flamb¨¦es de paille qui ne laissent point de cendres. Entre nous, la sympathie intellectuelle fut de moiti¨¦ dans nos accordances amoureuses, aussi bien que l'incendie soit ¨¦teint, la part du feu est faite, et il nous reste l'un pour l'autre un sentiment moins perturbateur allum¨¦ au m¨ºme foyer, forg¨¦ au m¨ºme brasier mais assur¨¦ment mieux tremp¨¦ et surtout plus tenace. Permettez-moi donc, Madame, en m¨¦moire de nos d¨¦lices d'hier, en t¨¦moignage de notre f¨¦licit¨¦ pr¨¦sente, et dans l'esp¨¦rance de nos douces causeries d'avenir, de vous pr¨¦senter ces petits ¨¦crits boutadeux; lisez-les comme ces chapelets qu'on ¨¦gr¨¨ne distraitement sans songer ¨¤ dire le rosaire; arr¨ºtez-vous aux bons endroits, vous y trouverez comme l'ombre d'heureuses sensations, et si parfois il vous venait ¨¤ l'id¨¦e que je suis plus coloriste que dessinateur, daignez vous rappeler que je ne donne pas la gabatine et qu'au temple de la Divinit¨¦ des Graces, o¨´ nous f?mes en p¨¨lerinage, les nombreux bas reliefs trac¨¦s sur l'autel pourraient vous offrir un curieux d¨¦menti. Trouvez ici, Madame, l'affectueuse expression de ma plus franche amiti¨¦. OCTAVE UZANNE. Paris, 15 novembre 1879. LE CALENDRIER DE V¨¦NUS Toujours un tas de petits ris, Un tas de petites sornettes; Tant de petits charivaris, Tant de petites fa?onnettes, Petits gands, petites mainettes, Petite touche ¨¤ barbeter. COQUILLARD. [Illustration] A L'ACAD¨¦MIE DES BEAUX ESPRITS ET DES RAFFIN¨¦S DU LANGAGE Le vulgaire parle en fou et censure en impertinent; il ne faut pas s'arr¨ºter ¨¤ ce qu'il dit, encore moins ¨¤ ce qu'il pense; il importe de le conna?tre pour pouvoir s'en d¨¦livrer; en sorte que l'on n'en soit jamais ni le compagnon ni l'objet; car toute sottise tient de la nature du vulgaire, et le vulgaire n'est compos¨¦ que de sots. BALTAZAR GRACIAN. Messieurs et doctes Petits-Ma?tres, [Illustration: U ]n des quarante, mais aussi et surtout un des v?tres, un d¨¦licat entre tous, un chiffonnier musqu¨¦ de la double colline, et de plus, grand donneur de becqu¨¦e ¨¤ V¨¦nus, le galant abb¨¦ de Bernis, fondait peu de foi en son avenir, lors de son arriv¨¦e ¨¤ la Cour, et c'est ainsi qu'il modulait, si je ne me trompe, l'expression de son incertitude en fixant son petit collet: ?Aucun chemin de fleurs ne conduit ¨¤ la gloire.? Sans effort cependant, berc¨¦ par la main caressante du destin, oeilladant aux Muses, cueillant des bouquets ¨¤ Chloris, paillardant ¨¤ loisir de ci de l¨¤ et friponnant des coeurs, cet Hercule enjou¨¦ et mignard, ouat¨¦ de graisse et bouffi d'intrigue, put remarquer soudain la fausset¨¦ de ses appr¨¦hensions, du jour o¨´ il se prit amoureusement ¨¤ filer sa carri¨¨re, aux pieds de Pompadour-Omphale, sur la quenouille rouge du cardinalat. Si la rieuse fortune de ce badin petit pr¨ºtre me revient en m¨¦moire, Messieurs, c'est qu'en me pr¨¦sentant devant vous j'¨¦prouve peut-¨ºtre moins encore de vanit¨¦ que de suffisance. Sans faire montre ¨¤ vos yeux d'un fatalisme oriental qui serait hors de propos, sans mettre en avant le ?Sequere Deum,? cette devise des sto?ciens, je ne crains pas d'affirmer que par ma naissance, ou plut?t par mes qualit¨¦s, ces d¨¦fauts natifs qu'on perfectionne, j'¨¦tais appel¨¦ ¨¤ suivre, sans nulle ambition, le sentier fleuri qui me conduit en votre compagnie pr¨¦cieuse et raffin¨¦e. Veuillez donc croire que si, par un lyrisme touchant et un feint enthousiasme, je me laissais aller ¨¤ exalter l'honneur qui m'est fait aujourd'hui, je mentirais ¨¤ ma fiert¨¦ naturelle, de m¨ºme qu'en vous jurant fid¨¦lit¨¦ et reconnaissance--deux sentiments dont on ne saurait trop se montrer avare--je perdrais ¨¤ l'instant le culte de mon ind¨¦pendance et cesserais d'¨ºtre--ce que je prise le plus au monde--un ¨¦picurien de la vie et un sceptique des succ¨¨s faciles. En prenant place parmi vous, je pr¨¦tends rester moi-m¨ºme, c'est-¨¤-dire volontaire, tranchant comme un sabre et ferme comme un roc.--A notre ¨¦poque o¨´ tout flotte, sauf un Drapeau, les hommes ¨¤ caract¨¨re doivent se tremper une ¨¦nergie plus dure que le pommeau d'une dague, et je ne crois pas que tels ¨ºtres soient si communs pour que, me rencontrant dans cette assembl¨¦e, vous ne teniez pas ¨¤ l'honneur de me ranger au premier rang parmi vous.--Du laisser aller de mon allure, de la hardiesse de mes conceptions, de l'originalit¨¦ t¨¦m¨¦raire de mes ¨¦crits, j'assume l'enti¨¨re responsabilit¨¦ et n'abandonne rien au convenu, encore moins aux convenances; aussi puis-je dire que vous devez renoncer d¨¨s aujourd'hui ¨¤ me voir abdiquer la moindre de mes opinions, en faveur d'une majorit¨¦ dont les verdicts me laisseront toujours froid et insensible. J'estime que si les aigles planent haut et contemplent le soleil, c'est qu'ils ont, outre l'envergure des ailes, la farouche acuit¨¦ de la vue, et que si les lions marchent seuls, superbes et m¨¦prisants, ce n'est pas seulement qu'ils se repaissent de leur puissance et nourrissent eux-m¨ºmes leur vitalit¨¦, c'est aussi qu'ils sont amoureux au d¨¦sert comme les penseurs de la solitude. Il vous para?tra sans doute extraordinaire, Messieurs, de voir dans mon langage ces termes incisifs et ces pens¨¦es si hautaines; vous vous direz qu'un jouvenceau, qui compte au plus vingt-sept automnes dor¨¦s devrait se montrer plus mall¨¦able dans sa viripotence, et que, d'ailleurs, un nouvelliste de Cyth¨¨re, un anecdotier de ruelles, un tisseur de mousseline d'or aurait droit ¨¤ plus de modestie. Je sais, n'en doutez pas, que vous blamez sourdement l'¨¦cole buissonni¨¨re que je me permets bien souvent en dehors de mes travaux litt¨¦raires et critiques, mais je vous prie de bien examiner, Messieurs, que la jeunesse est le temps o¨´ l'on cueille les roses, o¨´ l'on biscotte et fanfreluche la mignardise, que je suis plut?t un ath¨¦nien qu'un spartiate des belles-lettres, et qu'enfin je ne saurais me plier, sans me rebeller, au r?le constant d'annotateur et de biographe, ni planter des croix de Malte sur le temple de Cypris. Les philologues, ces n¨¨gres blancs de l'¨¦rudition, lorsqu'ils se sentent doubl¨¦s d'un ¨¦crivain, aiment surtout ¨¤ s'affranchir de leur r?le de pionnier silencieux, de m¨ºme que les hommes d'¨¦tude s¨¦dentaire se plaisent dans leurs loisirs ¨¤ se ruer dans la verte campagne embaum¨¦e et ¨¤ fatiguer leurs muscles paralys¨¦s dans des courses hatives et extravagantes. Il n'y a que les Fakirs des langues mortes, Messieurs, il n'y a, j'ose le proclamer, que les pauvres esprits fanatis¨¦s par un seul point d'histoire qui puissent consentir ¨¤ ankyloser leur cerveau, sans d¨¦sencager et donner le vol au grand air ¨¤ des id¨¦es personnelles ou frivoles; il n'y a enfin que les embaumeurs qui puissent se momifier dans la toilette conservatrice des beaux esprits d'antan; ¨¤ mon age, on n'a pas la patience et la qui¨¦tude journali¨¨re des prisonniers d'¨¦tat qui fabriquent lentement et minutieusement des cath¨¦drales en li¨¨ge ou des chapelets de buis dentel¨¦s. Je ne r¨¦clame au reste l'indulgence d'aucun, pour ce que des sots ¨¤ vingt-cinq carats, appelleront des Escapades de jeunesse; l'indulgence n'atteint pas les forts qui ont le blanc-seing de leur volont¨¦, c'est tout au plus si elle donne un nouveau mandat aux faibles et aux ind¨¦cis.--Pour moi, si je mets aux fen¨ºtres la fantaisie, ma sultane favorite et rieuse, c'est qu'elle tapisse en rose le temple peupl¨¦ de mon imagination, et si je m'affiche en plein jour avec elle, c'est sans divorcer avec mes l¨¦gitimes ¨¦tudes; Tartuffe n'a qu'¨¤ jeter son mouchoir comme un voile et Bazile ¨¤ baisser son chapeau sur ses yeux de faune en d¨¦tresse. Au surplus, puisque je dois ici, ¨¤ mon grand regret, faire sonner mon Moi, dans une d¨¦claration de principes, en mani¨¨re de discours, je professerai cyniquement l'¨¦go?sme formidable dans lequel je me plais ¨¤ clandestiner mes caressantes sensations litt¨¦raires, et je ferai franchement parade, sinon du m¨¦pris, du moins de l'indiff¨¦rence profonde que je ressens pour les suffrages de la foule. L'Opinion publique ¨¦tant inconstante comme une femme, banale comme une grisette et prostitu¨¦e comme une fille au premier vendeur de th¨¦riaque, la courtiser est une faiblesse et l'esclaver est une chim¨¨re; je me sens donc trop friand de volupt¨¦s d¨¦licates et trop despote dans mon amour-propre pour pr¨¦tendre jamais vaniteusement forniquer avec elle.--Le ferai-je, Messieurs, qu'il me faudrait encore confier mes d¨¦sirs au prox¨¦n¨¦tisme aveugle et sordide de la Renomm¨¦e, et cette autre m¨¦g¨¨re m'¨¦coeure et m'¨¦pouvante, depuis que ses cent voix us¨¦es par le concubinage du temps et avilies par des aboiements lucratifs, se sont enrou¨¦es au diapason de l'unique voix de Jean Hiroux. Dans la procr¨¦ation de mes oeuvres, Messieurs et doctes Petits-Ma?tres, je suis--n'allez pas, de grace, crier au scandale--imitateur d'Onan, aussi bien qu'en amour, je me r¨¦v¨¨le disciple de talon rouge et petit-fils de Rou¨¦.--Onan ¨¦tait en effet un grand d¨¦sabus¨¦ des plaisirs partag¨¦s, et j'ai toujours pens¨¦ que ce singulier sceptique nihiliste des incubations froid valait mieux que sa r¨¦putation de criminel d'¨¦criture-Sainte; ¨¤ mes yeux, il se pr¨¦sente comme un sublime r¨ºveur de volupt¨¦s impossibles, qui, afin de plus s?rement d¨¦grader son imagination, s'empressait de noyer ses convoitises et d'an¨¦antir ses d¨¦bauches c¨¦r¨¦brales dans les d¨¦cevantes pollutions de la r¨¦alit¨¦ crue. Suis-je bien coupable, en cette mani¨¨re, d'¨¦go?ser dans ma t¨ºte les joies solitaires et folles de mes conceptions, et pouvons-nous croire que la majorit¨¦ des hommes pensent aux enfants qu'ils cr¨¦ent, alors que Dieu, dans sa sagesse, a si noblement masqu¨¦ le corollaire de l'enfanture sous les plaisirs fugitifs mais piquants de la galanterie ou les rago?ts du libertinage? Vous ne m'accuserez donc plus, entre vous et ¨¤ voix basse, de chercher de petits ou de grands succ¨¨s, ni de courir dans la poussi¨¨re, de l'ar¨¨ne humaine, afin de tirer la Fortune par sa robe aux faux reflets. Douglas Jerrold, un humouriste anglais, disait fort spirituellement que la Fortune avait ¨¦t¨¦ repr¨¦sent¨¦e aveugle afin de ne pas voir les sots qu'elle enrichissait; si le temple de cette D¨¦esse contient si notable assembl¨¦e, il est hors de doute que je puis attendre ses faveurs sur le seuil de ma porte, ce que je ne souhaite aucunement, car les sages ne courent jamais apr¨¨s leur f¨¦licit¨¦; ils se la donnent, ce qui est plus sur, et j'ai plac¨¦ en ce qui me concerne toutes mes provisions de bonheur dans le coffre-fort de ma bo?te osseuse. Mais, Messieurs, laissons l¨¤ ces questions d'intimit¨¦ confraternelle, ces confidences ¨¤ huis-clos, pour aborder, puisqu'il le faut, la s¨¦rie de mes revendications personnelles: Bien que je ne me soucie point des bruits ext¨¦rieurs, des ¨¦clats de presse et des sourdes m¨¦disances de la pale envie, et quoique je n'ignore point, selon un vieil adage fran?ais, qu' ?¨¤ laver la t¨ºte d'un n¨¨gre on perd sa lessive,? je ne pourrais et ne devrais laisser passer sous silence les coups d'espadon mala_droits, que des pauvres bretteurs sans convictions ont tent¨¦ de me porter en pleine poitrine, si ces coups d'estoc avaient pu atteindre autre chose que ma cuirasse d'indiff¨¦rence. Il en est cependant autrement d'une remarque plus g¨¦n¨¦rale et que je serais mal fond¨¦ prendre en mauvaise part, car je la crois faite loyalement et sans parti pris, avec un ton sobre et une affection quasi-paternelle, par des ¨¦crivains bien ¨¦lev¨¦s, d'un esprit judicieux et ¨¦clair¨¦; je veux parler de mes d¨¦plorables tendances au style pr¨¦cieux, papillotant et mani¨¦r¨¦; ainsi que de mes aptitudes sp¨¦ciales ¨¤ forger sur l'enclume des dictionnaires anciens les plus impr¨¦vus n¨¦ologismes. A ce ?Cave Canem? plac¨¦ si charitablement au d¨¦but de ma route, je m'efforcerai de r¨¦pondre avec toute la sympathie que m'inspirent mes bienveillants critiques et la bonne foi ¨¤ laquelle ils ont droit. Dans ce but, et afin de vous faire prendre patience, je pourrais vous conter, Messieurs, un apologue qui serait mon apologie, mais je pr¨¦f¨¨re abandonner le genre figur¨¦ au propre parler, et laisser de c?t¨¦ l'histoire naturaliste et sensualiste du roi des truands Fort en Gueule et du prince Fine Bouche, parabole o¨´ chacun de vous e?t pu trouver des allusions peut-¨ºtre en dehors de mon sujet, mais toutes en faveur de ma cause. Si j'invoque en premier lieu ma pr¨¦ciosit¨¦, je ne nierai pas avoir ¨¦t¨¦ nourri dans le Salon bleu d'Arth¨¦nice et m'¨ºtre complu aux mi¨¨vreries galantes de la Guirlande de Julie.--Mais qui me porta, je vous le demande, Messieurs, ¨¤ courtiser la princesse Aminthe, fille de la D¨¦esse d'Ath¨¨nes, et ¨¤ tisonner mes sympathies ardentes pour les M¨¦nage, les Voiture, les Sarasin, les Montreuil, les Conrart et ces Messieurs de Port-Royal?--Qui m'excita ¨¤ m'amignoter en compagnie de Stratonice, de F¨¦licie, de Doralise ou de Calpurnie? Qui? sinon mes pr¨¦cieux instincts litt¨¦raires, et mes propensions amoureuses composer des m¨¦taphores assez riches pour capitoner les murailles grises de la r¨¦alit¨¦ attristante et froide. Il y a, disait Diderot, des graces nonchalantes et des nonchalances sans grace. A ceux qui me reprochent mon aff¨¦terie, j'opposerai ma personne et mon temp¨¦rament, et mettrai en avant mon naturel, mes go?ts, mes sens, mes gestes, ma d¨¦marche sans th¨¦orie, et l'accent de mes paroles. De l'orteil aux cheveux, tout en moi se tient sans se contredire; je puis plaire ou d¨¦plaire, mais je me d¨¦clare et me sens incapable d'inspirer de ces sentiments mixtes, tels que de petites passions ou d'anodines amiti¨¦s, voire de l'indiff¨¦rence. Tel que je suis, comme homme, je puis ¨ºtre un allumeur de d¨¦sirs chez les quelques femmes qui seront frapp¨¦es par ce qui constitue ma personnalit¨¦, de m¨ºme que, tel qu'il se pr¨¦sente, mon style pourra s¨¦duire enti¨¨rement quelque rare lecteur qui y sentira le naturel de ma griffe, sans ¨¦prouver le besoin d'y apercevoir ma signature au bas de la page. Je suis donc aussi naturel dans ma d¨¦marche et dans mes amours, que dans mes ¨¦crits; aussi peu recherch¨¦ dans la mani¨¨re de puiser mes pens¨¦es que dans la fa?on de les exprimer, si j'y mets quelque chose de plus que les autres, c'est que ce quelque chose est en moi: il y a des poules dont les oeufs sont marbr¨¦s de vert et de rose, de m¨ºme qu'il y a des fleurs au parfum, quintessenci¨¦ dont peu de personnes peuvent subir l'approche, mais qui ravissent les odorats d¨¦prav¨¦s. Eh! Messieurs, tout est l¨¤; il est des hommes qui naissent avec un caract¨¨re bien tranch¨¦; il semblerait qu'ils soient plut?t n¨¦s d'eux-m¨ºmes que descendus d'Adam, ils sont au-dessus des temp¨ºtes comme la mer de cristal que saint Jean vit dans le ciel, laquelle n'¨¦tait agit¨¦e par aucun vent. Pour moi, toute ma morale consiste dans la fa?on de r¨¦gler mes moeurs selon les pr¨¦ceptes de mon jugement, et j'ai toujours song¨¦ que savoir l'art de plaire ne valait pas la sympathique mani¨¨re de pouvoir plaire sans art. Je ne serai jamais, j'en conviens, le hochet de la foule; ?l'esprit du vulgaire, s'¨¦crie un philosophe ancien, est semblable aux rivi¨¨res dont les eaux soutiennent les choses les plus l¨¦g¨¨res et viles comme la paille, les fruits secs et les noix creuses, tandis que les objets plus pr¨¦cieux et plus pesants comme l'or et les diamants, y sont ensevelis et roul¨¦s dans le sable ou la vase.? Qu'on ne dise donc pas que je suis pr¨¦cieux par vanit¨¦ et par genre, que je mets des grelots ¨¤ mon style ou que je harnache ma prose comme une mule espagnole, cela serait hyperbolique et faux, autant vaudrait affirmer que si je passe sur la place publique, le chapeau inclin¨¦ sur l'oreille comme un feutre, le torse cambr¨¦, la poitrine en avant, le manteau jet¨¦ en draperie sur la courbe de mon bras et ma canne au c?t¨¦ comme une rapi¨¨re, relevant en retroussis ma cape-pardessus qui tra?ne ¨¤ terre, autant vaudrait affirmer, dis-je, que tous mes gestes sont ¨¦tudi¨¦s, toutes mes poses analys¨¦es dans un but de recherche, tous mes pas bien mesur¨¦s pour ne rien d¨¦ranger ¨¤ l'ensemble de ma silhouette, et cependant, Messieurs, j'ai cru remarquer des reproches analogues, lorsque, ainsi ¨¦quip¨¦, je passe parmi le brouhaha des foules. J'ai pu m'apercevoir que l'oeil b¨¦at des simples me regardait singuli¨¨rement, pendant que des esprits forts esquissaient,--non pas un sourire que j'aurais clos ¨¤ l'instant,--mais une sorte de papillotage de l'oeil qui indique la surprise mari¨¦e au blame tr¨¨s l¨¦gitimement.--Dans ces courses ¨¤ travers la ville, Messieurs, je suis aussi simplement attif¨¦ que ma prose dans mes ¨¦crits, ma personne et mon style me refl¨¨tent, aussi bien quand je compose, qu'¨¤ ces instants o¨´, seul et sans souci je marche dans le d¨¦dain des inconnus, l'esprit en avant-garde de mon corps. Il me serait facile de d¨¦montrer plus amplement le non-sens de ces reproches, je pourrais m¨ºme dire ici ce que je pense des pr¨¦cieuses et des sacrificateurs de leur temple, mais ceci nous entra?nerait bien loin: je me r¨¦serve de vous soumettre ¨¤ ce sujet un travail s¨¦par¨¦ qui fera bonne justice des sottises qu'on d¨¦bite journellement sur les habitu¨¦s de l'H?tel de Rambouillet, mais je n'oublierai pas, Messieurs, que dans notre civilisation actuelle, et ¨¤ l'heure pr¨¦sente, je ne suis pas le seul pr¨¦cieux, et que chacun se pla?t ¨¤ reconna?tre que le temps que vous me consacrez l'est infiniment plus que moi. Vous penserez bien que je ne suis pas semblable ¨¤ ces orateurs dont la facilit¨¦ de parler ne provient que d'une impuissance de se taire; et vous me permettrez d'arriver maintenant ma seconde riposte, c'est-¨¤-dire au n¨¦ologisme dont mes excellents critiques me blament si tendrement de faire un usage abusif. Je suis de ceux qui croient que l'expression rajeunit la pens¨¦e, non pas qu'il faille chercher ¨¤ raviver les choses d¨¦j¨¤ exprim¨¦es, mais au contraire, dans ce sens, qu'un ¨¦crivain doit mouler ses pens¨¦es dans sa personnalit¨¦ et les ¨¦mettre fra?ches ¨¦closes, avec l'assurance qu'un autre a pu concevoir d'une mani¨¨re analogue, sans accoucher sous une forme identique.--Il y a donc n¨¦ologismes et n¨¦ologismes, comme il y a fagots et fagots: les uns sont import¨¦s dans la langue pour interpr¨¦ter les id¨¦es nouvelles, les autres ne sont que des pl¨¦onasmes de termes anciens qu'il est inutile de refondre dans une matrice moderne. On peut m'accuser d'enfanter les premiers, mais je ferais volontiers la gageure qu'aucun de mes ¨¦crits ne contient le plus mince des seconds, car j'¨¦tymologise plus que je ne n¨¦ologie, et je ne me montrerai jamais ni assez boutadeux, ni assez mauvais grand-pr¨ºtre de la langue, pour me permettre la fantaisie de baptiser les pauvres petits batards des pi¨¨tres ¨¦crivassiers d'aujourd'hui. Je professe l'opinion d'un grammairien logique et ind¨¦pendant, ¨¤ savoir que le fran?ais r¨¦cent sans la langue ancienne est un arbre sans racines, et je d¨¦vore chaque jour les racines de cet arbre g¨¦ant, Messieurs; je m'en repais comme un Anachor¨¨te, je les recherche, et les trouve dans Richelet, dans M¨¦nage, dans Fureti¨¨re, dans Saint-Evremont, dans J. Leroux et dans Langlet-Dufresnoy, sans esp¨¦rer les d¨¦couvrir dans les dictionnaires chatr¨¦s de nos Acad¨¦mies patent¨¦es. Je les savoure surtout, ces racines profondes de notre terroir, dans le sage et bon Montaigne, dans Rabelais, le grand n¨¦ologue, dans les auteurs et les po¨¨tes satyriques du seizi¨¨me si¨¨cle, dans les ¨¦pistoliers du dix-septi¨¨me, dans Moli¨¨re, dans Balzac ou dans Saumaise, et jusque dans Diderot, Saint-Simon et Voltaire, ce merveilleux ¨¦crivain qui a peut-¨ºtre encore plus ressuscit¨¦ de mots qu'il n'en a invent¨¦s. La beaut¨¦ et le pittoresque de notre langue est dans sa tradition; son sang le plus color¨¦, son g¨¦nie, sa verdeur toute gauloise, ce je ne sais quoi de galant et de bravache qui pique et d¨¦vergogne la pens¨¦e, tout ce sel attique et cette moutarde capiteuse n'ont d'autre provenance qu'une origine de plus de cinq si¨¨cles; l'¨¦crivain de nos fours qui n¨¦glige ses anc¨ºtres est plus barbare que les premiers Gaulois, il a la sottise d'un guerrier qui ignorerait l'histoire de son drapeau et les h¨¦ro?ques faits d'armes de ses v¨¦t¨¦rans dans la carri¨¨re. H¨¦las! Messieurs, il faut bien le dire, nombreux sont ceux-l¨¤ qui n¨¦gligent les sources salutaires, ils n'appr¨¦cient pas la saveur des bonnes cuv¨¦es, et ils croient toujours boire la piquette du n¨¦ologisme en profanant et m¨¦connaissant la rouge boisson des plus vieux cr?s. Il n'y a que les secs, les constip¨¦s d'imagination les petits jardiniers d'un vilain style ¨¤ la Le N?tre, les hommes de marbre, comme les nommait Grimm, qui puissent jouer au casse-t¨ºte chinois avec les vocables discut¨¦s, revus et approuv¨¦s par les habitants du Palais-Mazarin.--Pourquoi ne pas vendre aux peintres des couleurs tol¨¦r¨¦es par l'¨¦tat, si l'on ne veut pas permettre aux litt¨¦rateurs de franchir les lourds et ternes in-folios d'acad¨¦mie? Le malheur est qu'on a dit et r¨¦p¨¦t¨¦ sans raison ¨¤ la suite de l'ennuyeux rh¨¦teur Despr¨¦aux, le trop fameux: enfin, Malherbe vint, et je ne ferai injure ¨¤ personne, m¨ºme ¨¤ Malherbe, en affirmant qu'il n'¨¦tait nullement n¨¦cessaire qu'il v?nt. Boileau estimait trop Horace pour ne pas m¨¦conna?tre notre ancienne litt¨¦rature vivante et vibrante, et pour ma part je fais bon march¨¦ de ce classique aligneur de rimes, ne serait-ce qu'en faveur de Ronsard et ?ses pipaux rustiques,? ou de Saint-Amant, ?ce fou qui d¨¦crivait les mers.? Au reste, sans me lancer dans cette disgression peut-¨ºtre trop longue ¨¤ votre gr¨¦, puisque je parle ¨¤ des croyants et ¨¤ des fid¨¨les co?tumiers de ma prose, j'aurais pu chevaucher cet aimable paradoxe que, si tout ce qui est fran?ais moderne ne se comprend pas, tout ce qui, par contre, se comprend est fran?ais; mais il se pourrait que ce sophisme ne vous convainc?t pas, Messieurs, et je passerai outre dans mes revendications, en affirmant que toute critique relative au n¨¦ologisme ne saurait avoir prise sur moi, car je me consid¨¨re attach¨¦ par les entrailles ¨¤ la langue-m¨¨re si chaude et si noble du seizi¨¨me si¨¨cle, comme je le suis par l'esprit aux badinages spirituels et aux railleries profondes du si¨¨cle de la R¨¦gence. Je ne veux donc pas prostituer mon langage, et si je n¨¦ologie, je fais voeu de ne jamais argoter.--Pour vous prouver combien je suis et veux rester constant dans les principes et les sentiments que je viens de vous exprimer avec le sans-fa?on et la qui¨¦tude d'un esprit ind¨¦pendant et altier plut?t qu'orgueilleux, je vous pr¨¦senterai aujourd'hui m¨ºme, dans la fra?cheur de sa novellet¨¦, la plus r¨¦cente expression de mon Langage amarivaud¨¦ et de mon Style minaudier, sans crainte d'effarer mes charmants aristarques qui finiront, si bon leur semble, par ne voir en moi qu'un ?grand enfant opiniatre et incorrigible.? J'aurais pu, Messieurs, intituler ce dernier volume ?Le Cadran de... Cupido,? mais il est des esprits inquiets qui cherchent la petite b¨ºte sans prendre la peine de se regarder par le gros bout de la lorgnette, et comme il existe en plus--et en nombre aussi peu respectable,--des Agn¨¨s ou des Arsino? qui n'eussent pas manqu¨¦ de s'appesantir sur l'aiguille de ce cadran, jusqu'¨¤ offenser la morale, j'ai cru qu'il ¨¦tait de ma dignit¨¦ de ne pas pr¨ºter le dos aux interpr¨¦tations malveillantes et niaises des impuissants assez malheureux pour avoir oubli¨¦ sur l'horloge de l'amour l'heure glorieuse de midi. Afin de lasser la curiosit¨¦ des badauds chercheurs de lune en plein jour, et aussi pour mieux me mettre ¨¤ l'abri du profane vulgaire, j'ai pris et accroch¨¦ au fronton de mon petit temple ce titre simple et... gracieux--(encore un n¨¦ologisme invent¨¦ par M¨¦nage),--ce titre sans fanfare et sans scandale: ?Le Calendrier de V¨¦nus.? Vous n'y trouverez assur¨¦ment pas les graves dissertations, les lourds chapitres que vous seriez en droit d'attendre d'un homme m?r, adipeux, bard¨¦ de grec et de latin et blanchi sous le harnais des sciences st¨¦riles, ni m¨ºme une ¨¦tude tr¨¨s fouill¨¦e et tr¨¨s prolixe sur la fille de Jupiter et de la nymphe Diane, sur celle qu'¨¦n¨¦e appelait: Dionoea mater.--Je ne voudrais point ¨ºtre aussi mythologique, parler, hors de saison, de Pline, d'Horace, de Virgile, de Tacite, de Cic¨¦ron ou de S¨¦n¨¨que, pour conclure en m'an¨¦antissant dans une ¨¦rudition sans graces, lors m¨ºme que j'invoquerais Agl?ia, Thalie et Euphrosine. Ce livre est issu de l'¨¦cume de ma fantaisie et de la volupt¨¦ de mes sensations personnelles, comme V¨¦nus est sortie de l'¨¦cume de l'onde. A ceux qui se voileraient le visage, je dirai que je ne ma?onne pas les remparts de mon ame avec la perfidie et les apparences de la chastet¨¦; je vais volontiers me faire couronner ¨¤ Amathonte, ¨¤ Cypre, ¨¤ Idalie et ¨¤ Gnide, et je le dis loyalement: les myrthes me sont plus agr¨¦ables que les lauriers, et si, en faune bragart, je cours apr¨¨s les nymphes roses et friponnes, je ne vais pas avec elles me cacher: sub antro. Le soleil peut me voir et Phoeb¨¦ en palir sans que le moindre vermillon ne vienne cardinaliser mes joues.--Je ne permets qu'aux octog¨¦naires de me blamer et je leur pardonne, comme on pardonne aux goutteux qui blament la c¨¦l¨¦rit¨¦ des autres, car, selon l'auteur des Questions sur l'Encyclop¨¦die, nous ressemblons presque tous ¨¤ ce vieux g¨¦n¨¦ral qui, ayant rencontr¨¦ de jeunes officiers qui faisaient la petite joie avec des filles, leur dit tout en col¨¨re. ?Eh! Messieurs, est-ce l¨¤ l'exemple que je vous donne?? J'ajouterai, afin de terminer ce discours trop long ¨¤ mon gr¨¦, et sans aucun doute au v?tre, que je vous crois, Messieurs et Petits-Ma?tres, trop raffin¨¦s et trop sinc¨¨rement d¨¦gustateurs pour penser que vous puissiez aujourd'hui esp¨¦rer de moi un long roman bien cousu, brod¨¦ sur le canevas d'une aventure mirifique et id¨¦ale.--Le temps n'est plus o¨´ Bassompierre buvait dans sa large botte et o¨´ les courtisans du dix-septi¨¨me si¨¨cle d¨¦voraient l'Astr¨¦e. Si j'¨¦tais gentilhomme verrier, comme aux beaux jours d'antan, je d¨¦daignerais de souffler ces immenses coupes o¨´ s'abreuvent les peuples de Germanie, ces lourds Teutons sans d¨¦licatesse, je r¨¦serverais mes soins ¨¤ ces mignonnes cristalleries de Venise, fines comme la dentelle et l¨¦g¨¨res comme un souffle d'amour; c'est dans les petits verres que se versent lentement les liqueurs les plus exquises, c'est dans les grands que le peuple s'enivre.--Les gros romans grisent brutalement comme ces repas de corps des noces de banlieue, o¨´ la grossi¨¨re ga?t¨¦ tache la nappe et ¨¦clabousse la nature.--Loin de nous, Messieurs, ces beuveries ¨¦coeurantes, ces crevailles d'insipides Grandgousiers sans estomacs; si nous courons ¨¤ la lipp¨¦e, c'est en partie fine, dans des petits soupers choisis et bien con?us, sans calbauder ni faire chatte mitte; qui nous aime nous suive! et duss¨¦-je pour ma part m'inviter moi-m¨ºme comme Lucullus, cet immense incompris, je n'en aurai pas moins grande joie, et penserai, en flaconnant solitairement, que les plaisirs faciles ne se dissipent que trop vite et qu'h¨¦las! ce qui nous vient par la fl?te souvent s'en retourne par le tambourin. Paris, 25 septembre 1879. [Illustration] M¨¦morandum d'un ¨¦picurien [Illustration] MEMORANDUM D'UN ¨¦PICURIEN. FRAGMENTS ET NOTES AU CRAYON Je m'accagnarde dans Paris, Parmi les amours et les ris. BOIS-ROBERT. [Illustration: J ]e sommeillais encore lorsque Babette m'a remis ce matin la longue ¨¦pitre de sa ma?tresse. Le soleil filtrait timidement au travers de l'¨¦paisse soie bleue des rideaux, et je ber?ais avec complaisance ma langueur dans un r¨¦veil craintif et caressant. Babette avait les joues fra?ches et color¨¦es par les baisers de l'air matinal, elle semblait accorte et bien heureuse de vivre; l'espi¨¨glerie se jouait dans ses narines d¨¦licates et nerveuses, tandis que le rire, compagnon de son age, s'¨¦tait blotti presque respectueusement aux commissures de ses l¨¨vres humides et roses. Sur le seuil de ma chambre, son pli cachet¨¦ ¨¤ la main, elle n'osait approcher de mon lit--: Qu'est-ce, Babette? venez ?¨¤; seriez-vous timide, et ma?tre Jean n'¨¦tait-il point l¨¤ pour vous annoncer?--Pardonnez, Monsieur, mais, Madame m'a sembl¨¦ tenir ¨¤ ce que je vous remisse moi-m¨ºme cette lettre; peut-¨ºtre y a-t-il r¨¦ponse, et j'ai cru... La soubrette s'avan?a de trois pas, rougissante comme une p¨ºche duveteuse en ao?t, et baissant ses longs cils sur l'azur de ses yeux.--Je pris paresseusement l'enveloppe parfum¨¦e et l'ouvris. Babette alors souleva les tentures pour laisser p¨¦n¨¦trer le grand jour; elle eut un mouvement exquis, et se campa comme un page aupr¨¨s de la fen¨ºtre; sa l¨¦g¨¨re robe de toile emprisonnait ses larges hanches et modelait sa gorge, tandis que, renvers¨¦e en Bacchante, rose et frisonnante, un bras en l'air, elle retenait les lourds plis du rideau sombre dans ses doigts mignons et effil¨¦s de petite ling¨¨re. Je m'affain¨¦antissais et m'¨¦tirais, tout alangouri dans la ti¨¦deur des draps; des sensations de moite volupt¨¦ serpentaient lentement dans mon dos; les oreillers battus et chauds avaient des caresses; l'air de la chambre appelait l'union.--Babette cariatide ¨¦tait toujours l¨¤; la lumi¨¨re mettait des points d'or sur les bandeaux crespel¨¦s de sa blonde chevelure. La lettre de la baronne tremblait dans ma main, une lutte ¨¦tait ouverte dans mon esprit: l'artiste admirait, le libertin souriait aux sens, le dandy seul en moi protestait;... une cam¨¦ri¨¨re, fi donc! et c'est en vain que mon regard errait sur la lettre de la ma?tresse pour s'arr¨ºter toujours ¨¤ ce torse de Diane, ¨¤ ce col droit et bien pos¨¦ sur des ¨¦paules aux lignes sculpturales et tentalesques. Babette! --Monsieur? --Approchez je vous prie. Le rideau qu'elle soutenait retomba, l'obscurit¨¦ se fit dans la chambre; le dandysme c¨¦da aux d¨¦sirs du libertinage. La lettre d'amour fut sacrifi¨¦e ¨¤ l'amour m¨ºme.--Babette babilla comme un ange; le plaisir n'a pas d'armoiries lorsque la jeunesse et la beaut¨¦ sont reines chez la cr¨¦ature. La petite colombe fut tendre; elle me donna mille baisers, autant que Lesbie en prodigua jadis ¨¤ Catulle, et Lesbie, assur¨¦ment, ne valait pas Babette, qui, en me quittant respectueusement demanda: Monsieur n'a-t-il pas de r¨¦ponse ¨¤ faire ¨¤ Madame? Viens la chercher demain matin, ai-je r¨¦pondu en reprenant ¨¤ terre la longue ¨¦pitre de sa ma?tresse dans mes doigts qui avaient encore la fi¨¨vre des caresses-donn¨¦es et le tact des beaut¨¦s senties. * * * * * Quand, cyniquement, avec la bravoure de ma franchise, je racontai le surlendemain ¨¤ la belle baronne, mon aventure avec la petite Babette, lui d¨¦taillant la fra?cheur ¨¦l¨¦gante de ce tendron, je vis d'abord sur son visage un mouvement de d¨¦pit et comme la sensation d'un violent affront; puis, comme je restais souriant et ironique, elle regarda fixement le bout des branches de son ¨¦ventail nacr¨¦, avec un regard singulier ¨¤ la fois cruel et doux. Je lui pris la main et, m'approchant davantage ¨¤ port¨¦e de ses l¨¨vres, je me confessai lentement ¨¤ son oreille, sans me signer dans un acte de contrition inutile et menteur. Babette! Babette!--r¨¦p¨¦tait ma grande amie, tandis que j'enfon?ais et piquais comme autant d'¨¦pingles, sur la pelotte charnue de son coeur, les mille petits traits de ma fantaisie galante.--?Ma Babette! une enfant! est-ce possible? exclamait-elle;?...et son oeil suivait dans le vague comme une illusion qui s'envole ¨¤ tire d'aile. Jusqu'alors la baronne, devant des confidences de ce genre, conservait une tenue de grande coquette, elle soupirait un ?ingrat!? plein de caresses et de reproches superficiels; car elle savait qu'en amour; les romans sont plus amusants que l'histoire ancienne, et que les faits divers agr¨¦mentent le prosa?sme du journal quotidien. Elle excusait en femme du monde qui sait vivre et aimer, le naturalisme de mes passades; mais, cette fois-ci, il me parut que je heurtais chez elle moins d'insouciance, et je crus lire dans son regard comme un soup?on de f¨¦roce jalousie. ¨¦tais-je l'objet de ce sentiment passionn¨¦, ou mieux encore, ne se manifestait-il qu'en faveur de Babette? cette derni¨¨re pens¨¦e se fixa dans mon esprit, ¨¦voquant les traits accentu¨¦s de la tribaderie ancienne et moderne, et les vices les plus mignons du XVIIIe si¨¨cle,--Babette avait, je dus alors m'en souvenir, des mani¨¨res frisques et polic¨¦es, et elle montrait un certain rago?t dans la servilit¨¦ de ses plaisirs. V¨¦nus est bonne institutrice dans son temple de Lesbos, me disais-je; mais depuis la divine Sapho, les hommes ne sont plus si grecs dans l'orchestration des joies discr¨¨tes, et je jure Dieu sur les manes du chevalier de Faublas, que mon inconstance ¨¤ la baronne ne sera pas comme ces ¨¦p¨¦es ¨¤ deux mains qui d¨¦capitent sottement le bourreau sans effleurer les victimes. * * * * * Babette, en me revoyant, a beaucoup ri et un peu pleur¨¦ devant le tribunal de mon scepticisme; le rire ensoleillait la ros¨¦e de ses larmes et ses quenottes blanches mordaient, dans un grincement, l'incarnat de ses l¨¨vres ¨¦paisses. Elle relevait, pour ¨¦tancher les perles humides de ses yeux, un coin de son dernier v¨ºtement, avec un mouvement de pudeur impudique qui ¨¦tait l'aveu m¨ºme de sa beaut¨¦. Sur de tels appas, on pouvait fourrager les graces, et jamais Boucher ne mit sur les rondeurs satin¨¦es d'une gorge deux petites fleurs de p¨ºcher d'un ros¨¦ plus fondant, d'un coloris plus effront¨¦ que celles qu'on pouvait cueillir sur le sein de la fillette. Je compris que l'adorable soubrette n'¨¦tait point cr¨¦¨¦e pour se fiancer ¨¤ un rustre d'anti-chambre; l'amour avait sur elle des droits multiples, et les passions brutales devaient ¨¦pargner pour quelques temps la d¨¦licatesse id¨¦ale de ces contours radieux. En ¨¦veillant la nature de la friponne, j'avais renvers¨¦ le pot au lait de la r¨¦alit¨¦; elle me conta l'histoire de ses sens--car les sens comme les peuples ont leur histoire,--avec l'espi¨¨glerie craintive d'un jeune chat; mais l'histoire de ma petite blonde avait ¨¤ peine un chapitre; c'¨¦tait le d¨¦but original du plus curieux roman qui serait ¨¤ faire, si les modernes Ath¨¦niens ne singeaient pas l'aust¨¨re morale des Spartiates. O Babette, charmant professeur! comment pourrais-je assez te remercier de m'avoir appris ¨¤ lire dans la grande grammaire de l'humanit¨¦ que les femmes qui sont fid¨¨les au masculin ne le sont pas toujours au f¨¦minin?--Depuis cette grave le?on, la pauvre baronne est devenue fi¨¨re comme une d¨¦esse. Lorsqu'apr¨¨s une absence prolong¨¦e, je la trouve seule sur sa chaise longue, elle prend une allure de reine amoureuse et, d'un ton pr¨¦fectoral, mitig¨¦ par la tristesse railleuse du sourire, elle soupire lentement avec des regrets accentu¨¦s: ?Nous sommes bien triste, mon doux ami; on vous d¨¦sire, on vous appelle; c'est mal de nous n¨¦gliger ainsi pour courir apr¨¨s de nouveaux caprices; et cependant, libertin, qu'on se d¨¦fend d'aimer alors qu'on n'en peut mais, n'avez-vous pas ici ce qu'il vous faut: de l'amour, des caresses et..... m¨ºme davantage.? Presque toujours dans l'antichambre, avec ses grands yeux doux, Babette par son silence m'en disait tout autant. II Bien charmants ces quelques vers d'un po¨¨te du XVIe si¨¨cle; c'est l'excuse du Don-Juanisme et la variante du Pat¨¦ d'Anguilles: Les plus d¨¦licieux rago?ts Dont une fois nostre app¨¦tit s'¨¦guise, Si l'adresse ne les d¨¦guise, Nous donnent souvent des d¨¦go?ts; Le changement r¨¦veille, pique, anime, M¨ºmes chardons d¨¦go?tent le baudet, Ce qu'un latin par ces trois mots exprime: Natura diverso gaudet. Chaque femme n'apporte-t-elle pas l'homme, qui sait et peut en jouir, son contingent de plaisir?--Il n'y a que l'amateur de femmes qui soit logique et ind¨¦pendant; l'amoureux demeure esclave et sans pratique; il ne sait pas, en donnant ¨¤ sa ma?tresse la crainte de le perdre ¨¤ d'autres, lui inoculer le d¨¦sir de le conserver.--L'amour ne vit que d'inqui¨¦tudes, de soup?ons, d'esp¨¦rance; il faut y ¨ºtre de sang-froid pour laisser tomber tra?treusement ces sentiments dans un coeur qui vous aime. Un amant fid¨¨le ne sera jamais un passionniste. P¨¦trarque, en affichant une passion sans espoir pour la belle Laure de Noves, se consolait charnellement dans les bras d'une boulang¨¨re ¨¤ laquelle il laissa mieux que des sonnets, des odes ou des canzones; et Goethe, aussi pervers que Valmont, ¨¦crivit ses pages les plus sentimentales sur le dos complaisant d'une ma?tresse passag¨¨re.--On peut faire du sentiment ¨¤ la condition de n'en point trop sentir, ou bien encore para?tre mourant et platonique ¨¤ la table de l'amour, en ayant le bon sens de fr¨¦tailler de ci, de l¨¤ au banquet des mamoseux plaisirs. * * * * * Tous ces pauvres diables qui guitarisent sous des balcons d¨¦serts, et qui semblent affam¨¦s comme de jeunes l¨¦vrons, n'entendent rien ¨¤ la s¨¦duction--¨¤ Cyth¨¨re, on ne pr¨ºte qu'aux riches; on fait peu l'aum?ne aux pauvres, on ne traite que les repus;--le grand art, c'est de ne rien demander, mais de se laisser tout faire. Les vrais libertins sont passifs, ils ont le dandysme de leur indiff¨¦rence; l'imagination est leur propre pourvoyeuse; ils fanfreluchent leurs sensations, et sont recueillis comme des gourmets en d¨¦gustant les plaisirs qu'ils ¨¦prouvent. Les femmes ne sont jamais les esclaves que de tels hommes; devant eux, elles sentent la puissante rivalit¨¦ des plaisirs pass¨¦s ou des joies futures, elles concourent pour prendre place dans un souvenir, et elles d¨¦ploient toutes les complaisances, toutes les ruses, toutes les habilit¨¦s qu'elles peuvent inventer, semblables ¨¤ un Vatel qui s'ing¨¦nierait ¨¤ d¨¦couvrir des sauces merveilleuses propres flatter le palais blas¨¦ d'un royal convive. Montaigne disait: que sais-je? et Rabelais: peut-¨ºtre!--Le petit ma?tre amateur et consommateur de femmes est aussi raffin¨¦, il pense comme ces grands ma?tres, mais sa devise est plus d¨¦courageante; il la laisse tomber avec un souverain m¨¦pris, c'est le gant de l'indiff¨¦rence et de l'impassibilit¨¦ jet¨¦ aux grandes passions ou aux fantaisies vulgaires; cette devise, ¨¦peron d'acier de la galanterie supr¨ºme, c'est: ¨¤ quoi bon! ou bien encore: que m'importe! Toutes les femmes le ramassent ce gant; il provoque ¨¤ la lutte: que m'importe, c'est une injure ¨¤ leur beaut¨¦: ¨¤ quoi bon, c'est un d¨¦fi ¨¤ leur savoir faire.--Achille n'¨¦tait vuln¨¦rable qu'au talon; les fi¨¨res amazones veulent conna?tre le d¨¦faut de la cuirasse de ces superbes indolents; elles se croient habiles ¨¤ l'escrime d'amour; leur vanit¨¦ est en jeu: que ne feront-elles pas? Elles videront le carquois de Cupidon jusqu' la derni¨¨re fl¨¨che, mais si elles ont pour partenaire un beau joueur, un homme volontaire et hautain, elles se rendront corps et ame ¨¤ la discr¨¦tion du vainqueur, qui, non moins g¨¦n¨¦reux qu'Alexandre l'¨¦gard de Darius, les tra?nera un jour son char, sans pr¨¦tendre les esclaver par des cha?nes ¨¦ternelles. * * * * * C'est faire trop d'honneur ¨¤ la nature humaine, disait Saint-Evremont, que de lui donner de l'uniformit¨¦.--Ne peut-on pas ajouter: c'est faire trop grande injure aux femmes et ¨¤ l'amour que de leur accorder de la constance.--Dans un ¨¦vangile fantaisiste, d'apr¨¨s un galant ¨¦crivain, Dieu a dit aux hommes: ?Les coteaux sont couverts de vignes, les femmes sont pleines de roses, les oiseaux chantent dans les bois: ¨¦coutez, moissonnez, vendangez.? Aux femmes, Dieu a dit: ?Laissez cueillir les roses, elles refleuriront sans cesse,? et les femmes ont toujours suivi la parole de Dieu. L'amoureux fait fleurir les roses, le libertin les effeuille, les distille et s'en parfume ¨¤ bon escient; celui-l¨¤, au printemps de la vie, se laisse asphyxier follement par elles; celui-ci, plus pratique, les conserve et en ¨¦voque les exquises senteurs, avant m¨ºme que la bise soit venue ou que les frimas aient pass¨¦ sur sa t¨ºte d'archiviste des graces et de m¨¦morialiste de la beaut¨¦. III Tache sombre, jour n¨¦faste ¨¤ marquer sur mon coquet calendrier de Cypris. Je la rencontrai apr¨¨s un ¨¦tincelant d?ner d'amis, elle marchait cranement, comme seules savent marcher les parisiennes, avec une allure gracieuse et caressante; ses souliers mignons me parurent enfermer le divin pied d'une Fanchette, tandis que ses talons Louis XV, cercl¨¦s d'or, battaient avec un son mat l'asphalte du trottoir. Peut-¨ºtre avais-je le cerveau quelque peu coiff¨¦ de Champagne, peut-¨ºtre aussi la pl¨¦nitude heureuse de ma digestion me portait-elle dans l'oeil le monocle de l'indulgence; je ne sais trop, mais je me sentais en veine de gaillardise, l'habit faisait valoir la poup¨¦e et, nouveau Faust, je cueillis cette Marguerite de carrefour au sortir du cabaret.--Je pris cette fille comme on s'asseoit au caf¨¦, sinon pour siroter un grog, du moins pour voir d¨¦filer les badauds. Sur la contrefa?on de la carte du tendre, le pays galant repr¨¦sente des promenades ext¨¦rieures o¨´ d¨¦filent les sp¨¦cimens des vices les plus divers, pour peu que l'on sache les faire sortir de l'¨¦trange tani¨¨re des souvenirs o¨´ ils sont blottis. En entrant dans sa chambre, j'¨¦prouvai le m¨ºme ¨¦coeurement que si je me fusse sali salaudement. La pi¨¨ce, assez vaste, ¨¦tait tendue d'un vilain papier ¨¤ fond rouge, sem¨¦ d'¨¦normes fleurs grises; une tapisserie de vieil h?tel de province. L'armoire ¨¤ glace ¨¤ trois corps, en palissandre cir¨¦, se dressait contre la paroi qui faisait face la chemin¨¦e de marbre gris, et d'antiques fauteuils en velours nacarat tra?naient sur le tapis ponceau rap¨¦, semblable au drap blanchi d'un billard. Au fond, dans l'alc?ve, le lit--¨¦lev¨¦ comme un autel ¨¤ V¨¦nus Pandemos--un lit ¨¦tag¨¦ par trois matelas et recouvert d'un surtout en fausse guipure, au travers de laquelle apparaissait le blanc douteux des draps mous, chiffonn¨¦s, fripp¨¦s, torchons encore chauds d'une sale cuisine de gargote d'amour.--Tout cela ¨¤ l'entresol, en pleine rue Lafitte. Je restais silencieux, pris de honte; le d¨¦go?t me serrait ¨¤ la gorge. La fille ?ta ses gants, retira son chapeau, ouvrit son corsage avec des lenteurs accabl¨¦es et des nonchalances d'abrutissement. Son corset qui tomba, oppressait sa taille, et marbrait de filets rouges le jaune bilieux de sa peau; ses bas de soie bleue ¨¦taient tir¨¦s sur des maigreurs d¨¦plorables, et le petit pied de Fanchette ¨¦tait d¨¦form¨¦ et meurtri. Dans cette mise ¨¤ nu d'un corps sans ressorts voluptueux, il suintait comme d'un mur d'¨¦gout une humidit¨¦ de vice malsain et des larmes visqueuses de d¨¦bauche. Elle voulut me passer autour du cou ses bras arrondis, mais je reculai comme au contact froid d'un serpent.--Depuis quelques instants elle me contait l'emploi de ses journ¨¦es, l'amabilit¨¦ g¨¦n¨¦reuse des hommes de bourse, avec le cynisme du d¨¦braill¨¦ et l'argot sp¨¦cial des virtuoses de la galanterie.--Je la questionnais tristement, sans avoir le courage de jouer les Desgenais vis-¨¤-vis de cette cabotine de l'amour aussi repoussante qu'un ulc¨¨re qui se d¨¦couvre alors qu'on voudrait le cacher. Lorsqu'elle essaya d'oeillader plus tendrement et qu'elle tenta de m'exciter avec la banalit¨¦ du sourire aux caprioles priapesques, je fis un mouvement vers la porte; l'image gracieuse et folatre de mes tant gentes ma?tresses, tous ces babouins frais et d¨¦licats me revinrent en m¨¦moire.--Pousser plus avant cette aventure ¨¤ bon march¨¦, c'eut ¨¦t¨¦ non-seulement me souiller, mais bien mieux faire affront ¨¤ mes principes et tirer ma poudre aux chauves-souris des sentines. Que pouvait m'offrir cette gamelle, moi le repus, qui, dans les plus fins soupers n'arrive qu'au dessert? Qu'aurai-je pu trouver d'in¨¦dit dans cette prostitution? Les courtisanes ont trop connu d'amants pour avoir appris les d¨¦licatesses du libertinage; ce sont les cuisini¨¨res des restaurants ¨¤ bas-prix qui triturent salement un mauvais ordinaire. Elles sont prudes et b¨¦gueules pour tout ce qui sort du convenu afin de rentrer dans les convenances personnelles; les grandes routes n'offrent pas d'ombrages, on ne s'¨¦gare que dans les sentiers isol¨¦s, l'amour est un art en dehors du vulgaire, chacun croit le comprendre, tr¨¨s peu le pratiquent.--Les vrais buveurs soignent eux-m¨ºmes leurs vins, et les cavaliers s¨¦rieux dressent leurs cavales; ainsi font les rois de Cyth¨¨re: ils aiment apprendre ¨¤ lire ¨¤ leurs sultanes dans le rarissime manuel des volupt¨¦s complexes. Je me donnai donc la joie de payer le repos d'une nuit ¨¤ cette infortun¨¦e servante de V¨¦nus, sans prendre le temps de r¨¦colter les accolades de sa gratitude. En refermant la porte je l'entendis pleurer--le vice a quelquefois fait ses humanit¨¦s;--? chimistes-philosophes, qu'y avait-il dans ces larmes de pauvresse? IV Dans le Drawing room de Miss Georgina, j'ai relu par deux fois, avec la plus grande attention, cette singuli¨¨re annonce du New-York times. Une dame, ayant divorc¨¦ deux fois, et ayant constat¨¦ par exp¨¦rience combien ces sortes de s¨¦parations sont cruelles, d¨¦sirerait convoler une troisi¨¨me fois. Son nouveau mari pourrait lui en faire endurer beaucoup, et ¨ºtre certain qu'elle ne se s¨¦parerait pas de lui. Ecrire aux initiales J. C. W., 31, Wall street, New-York. Il sera r¨¦pondu par un envoi imm¨¦diat de photographie. La dame qui fait l'objet de cette annonce est grande, forte, et soul¨¨ve volontiers de lourds fardeaux ¨¤ bras tendu. Dents ¨¦clatantes de blancheur. Complexion tendre. On demande un gentleman de quelque fortune, ¨¦l¨¦gant, distingu¨¦, petit et blond; on le pr¨¦f¨¦rerait dans le commerce des huiles min¨¦rales. Ecrire par lettre affranchies. Miss Georgina, accoud¨¦e derri¨¨re le fauteuil, pendant cette lecture faite ¨¤ haute voix, riait de ce joli rire guttural sp¨¦cial aux anglaises, et dont la fra?cheur et la vibration argentine rappellent le son des clochettes dans l'air pur du matin. Cela n'est point si ridicule, hasardai-je, en conservant un s¨¦rieux tr¨¨s britannique, je vois m¨ºme toute la po¨¦tique future des convenances matrimoniales, dans cette hardie d¨¦claration de la dame New-Yorkaise...., et je r¨¦p¨¦tais en scandant les mots, comme pour bercer un r¨ºve d'avenir: ?Dents ¨¦clatantes de blancheur, complexion tendre..... On le pr¨¦f¨¦rerait dans le commerce des huiles min¨¦rales!? What a Pity! soupira Miss Georgina qui ne riait plus,--mais toujours pensif sur le fauteuil et pour ¨¦nerver cette na?ve nature blonde et rose, je lisais de nouveau avec une affectation r¨¦elle: un gentleman de quelque fortune, petit et blond! H¨¦las! Miss, je ne suis ni blond, ni petit; elle est grande, forte et soul¨¨ve volontiers de lourds fardeaux;... volontiers! C'est l'id¨¦al, et mon Byronisme en tressaille! Tout le ridicule de ce trivial soliloque dont une fran?aise e?t hauss¨¦ les ¨¦paules en souriant, produisit un singulier effet sur la sentimentalit¨¦ positive de Miss Georgina. Elle fit quelques pas dans le salon, r¨¦unit deux si¨¨ges dos ¨¤ dos parall¨¨lement; dans un joli mouvement fi¨¦vreux, elle releva sa longue chevelure d'or, haussa ses manches, et avec la lenteur d'un gymnaste consomm¨¦ ou l'adresse puissante d'un clown, je la vis s'¨¦lever perpendiculairement, ¨¤ la seule force des poignets, sur le dossier des chaises, et y ex¨¦cuter des r¨¦tablissements prodigieux, tant?t sur un bras, tant?t sur l'autre, me montrant, dans la complaisance de son rire heureux, ses petites dents blanches et serr¨¦es. Puis, apr¨¨s ce viril enfantillage: ?My Darling, dit-elle toute frissonnante et l'oeil scintillant de fiert¨¦ en venant m'embrasser sur le front, votre grande et forte am¨¦ricaine en ferait-elle tout autant??... C'est peine si, dans mon saisissement, je puis lui r¨¦pondre: ?I don't think so, my sweet heart.? Comme je pr¨¦f¨¦rais cette d¨¦monstration gymnastique ¨¤ la sentimentalit¨¦, aux crises nerveuses, ¨¤ la tristesse pitoyable de tant d'autres ma?tresses! V Quel adorable petit conte je d¨¦couvre dans la Biblioth¨¨que des petits ma?tres! c'est une simple n¨¦crologie, chef-d'oeuvre du genre affadi. Je transcris cette litt¨¦rature au pastel: ?Monsieur l'Abb¨¦ de Pouponville ¨¦tait poupon dans tout, il naquit pouponnement dans une coulisse, d'une pouponne de l'Op¨¦ra et du c¨¦l¨¨bre chevalier de Muscoloris, Seigneur de Pomador, Ambr¨¦s¨¦e et autres lieux. Il ¨¦tait p¨¦tri de graces. Il naquit ce qu'il devait ¨ºtre. A peine avait-il deux mois, qu'on remarquait d¨¦j¨¤ dans ses gestes enfantins un bon go?t exquis; il tettait si gentiment, si mignonnement, que c'¨¦tait un ravissement pour sa nourrice: toutes les femmes qui le voyaient tetter lui auraient volontiers donn¨¦ leur sein ¨¤ sucer, su?otter, caresser; s'il pleurait, c'¨¦tait avec une grace infinie; s'il criait, c'¨¦tait avec une douceur m¨ºme, une esp¨¨ce de m¨¦lodie cadenc¨¦e dont le charme d¨¦licieux passait jusqu'au coeur. Alors un d¨¦luge de pralines et de bonbons de toutes sortes l'inondaient de toutes parts. Il ¨¦tait choy¨¦, caress¨¦, dorlott¨¦, bais¨¦, l¨¦ch¨¦, presqu'¨¦touff¨¦. D¨¨s l'age de dix ans, ces qualit¨¦s pr¨¦cieuses commenc¨¨rent ¨¤ se d¨¦velopper.--Quelle vivacit¨¦! que d'esprit! que d'agr¨¦ments! quelle bouche pour sourire et mignarder! quels yeux pour languir et br?ler! Sa m¨¨re r¨¦solut d¨¨s lors d'en faire un pr¨¦sent ¨¤ l'Op¨¦ra ou de le jetter dans l'Eglise. Il fit ses ¨¦tudes avec une rapidit¨¦ incroyable. La lecture d'Angola, de Bibi, des Bijoux indiscrets, du Sopha, des Matin¨¦es de Cyth¨¨reet autres livres orthodoxes, lui apprirent autant de Th¨¦ologie qu'il en faut pour triompher des coeurs dans les ruelles. Aussi fut-il bient?t en possession de subjuguer toutes les femmes. On ne saurait croire combien un petit collet donne d'acc¨¨s aupr¨¨s du sexe.--Avec un rabat de la premi¨¨re faiseuse, un teint miraculeux, des yeux de la plus vive expression et jouant ¨¤ merveille l'attendrissement, l'air et le ton de l'extr¨ºme bonne compagnie, une voix perl¨¦e, fl?t¨¦e, des l¨¨vres d'un incarnat et d'une fra?cheur ¨¤ faire envie, un assassin plac¨¦ dans les r¨¨gles les plus ¨¦troites de la mode; quelle vertu ou plut?t quelle fausse pruderie aurait pu se soutenir et r¨¦sister ¨¤ des armes pareilles? Enfin, lorsqu'¨¦chapp¨¦ d'un t¨ºte-¨¤-t¨ºte galant, il montait dans la chaire de v¨¦rit¨¦, il avait l'air d'un ch¨¦rubin adonis¨¦.--Un texte, pris des endroits les plus voluptueux des cantiques, annon?ait un exorde d¨¦licieux suivi d'un discours en deux petites parties aussi lestes que divinement bien tourn¨¦es. Il ¨¦tait couru de toutes les femmes du bon ton. La morale qu'il leur d¨¦bitait ¨¦tait celle des po¨¨tes et des romanciers, d¨¦guis¨¦e sous une nuance l¨¦g¨¨re de spiritualit¨¦. Il peignait tout en mignature, jusqu' l'enfer et au p¨¦ch¨¦. Il nous reste encore quelques sermons de cet ap?tre ¨¤ blonde chevelure; ce sont la vie et la conversion de Madeleine avec ce texte: osculetur me osculo oris sui, qu'il me donne un baiser de sa bouche;--la Samaritaine: introducet me in cubiculum suum, il me fera entrer dans sa chambre;--la femme adult¨¨re: amore lingueo, je languis d'amour.--Ces trois sermons sont des petits chefs-d'oeuvre de galanterie exquise. Toutes ses phrases respirent le souffle l¨¦ger de la volupt¨¦; aussi toutes les petites ma?tresses s'¨¦criaient au sortir du sermon: ce Pouponville est un pr¨¦dicateur divin! un organe insinuant, des gestes ¨¤ ravir! un air mouton, un sourire sup¨¦rieurement fin, un persiflage d¨¦cent tel qu'il convient aux gens du beau monde! des descriptions d'un gracieux, d'un exquis ¨¤ faire pamer! s'il pr¨ºchait plus souvent, il ferait d¨¦serter tous les spectacles. Non, je n'ai jamais eu tant de plaisir ¨¤ l'Op¨¦ra qu'aux sermons de cet aimable Pouponville. C'est de lui que nos jeunes abb¨¦s ont h¨¦rit¨¦ des belles mani¨¨res qui les distinguent; la coutume de se faire co?ffer double et triple rang de boucles; de se parfumer pour remplir l'auditoire de leur bonne odeur; de prendre un morceau de sucre candi ou de pate de guimauve au bout de chaque p¨¦riode un peu longue, afin de conforter leur poitrine fatigu¨¦e, d'avoir un mouchoir ambr¨¦ qu'on laisse tomber au moins deux fois par s¨¦ance pour voir l'empressement des femmes ¨¤ le ramasser, de promener amoureusement ses regards sur une assembl¨¦e brillante de beaut¨¦s ¨¤ demi voil¨¦es, pour se concilier leur attention. En un mot, c'¨¦tait un ph¨¦nom¨¨ne digne d'¨ºtre propos¨¦ pour mod¨¨le aux ¨¦l¨¦gants de tout genre et aux amateurs des beaux airs et des mani¨¨res gentilles; aussi avait-il fait une ¨¦tude s¨¦rieuse de ce qu'on appelle bon ton, fatuit¨¦, ¨¦l¨¦gance, papillonnage. On voit, par quelques feuilles manuscrites qu'il composait ¨¤ sa toilette, combien profond¨¦ment il avait r¨¦fl¨¦chi sur ces grands objets. Cependant la pr¨¦dication lui fut tr¨¨s fatale. Un horrible vent-coulis, venu d'une porte inexactement ferm¨¦e, lui ?ta tout-¨¤ coup la voix et la respiration. Un pli qu'il aper?ut ¨¤ son rabat lui donna de nouvelles vapeurs qui le firent malade ¨¤ p¨¦rir. Il s'¨¦vanouit: pour le faire revenir, on eut l'incongruit¨¦ de lui pr¨¦senter de l'eau de la Reinequi ne venait pas de chez la Petite Marchande, la seule qui put en avoir de bonne. Ce troisi¨¨me coup le bouleversa. Enfin, pour comble de malheur, un malotru de m¨¦decin, habill¨¦ comme aurait pu l'¨ºtre Hippocrate ou Gallien, en habit noir et sans dentelles, vint lui tater le pouls. Il ne put dig¨¦rer ce trait de la derni¨¨re maussaderie; le coeur lui souleva: et notre damoiseau rendit son ame mignonne en demandant si l'on avait apport¨¦ ses souliers brod¨¦s, sa ceinture ¨¤ glands d'or et la nouvelle fa?on de mouches, qu'il avait fait demander chez du Lack. On l'ouvrit, on ne lui trouva ni cervelle ni cervelet; une l¨¦g¨¨re quantit¨¦ d'une substance neigeuse et fondante au moindre trait lui en tenait lieu. Toutes les fibres et fibrilles du cerveau ¨¦taient d'une t¨¦nuit¨¦, d'une finesse, d'une exilit¨¦ bien au-dessus de celle d'un fil d'araign¨¦e. Son coeur, un peu au-dessous de la grandeur ordinaire, avait les deux branches de l'aorte extr¨ºmement ¨¦troites: les anatomistes attribu¨¨rent cette contraction la facilit¨¦ prodigieuse qu'avait notre Adonis ¨¤ vaporer, s'¨¦vanouir, d¨¦faillir, p¨¦rir presqu'¨¤ chaque moment. Son sang ressemblait ¨¤ l'eau rose, et sa chair ¨¦tait tendre et d¨¦licate comme la substance des Z¨¦phirs. Il fut regrett¨¦ des femmes; les petits ma?tres perdirent avec une joie maligne un rival aussi formidable. Un adepte de ses ¨¦l¨¨ves lui fit ¨¦riger par reconnaissance un mausol¨¦e ¨¦l¨¦gant. C'¨¦tait une table de toilette richement garnie et tr¨¨s ¨¦l¨¦gamment d¨¦cor¨¦e de bougeoirs, de miroirs, de bo?tes, de bijoux, de pates, de parfums, de rouge, de blanc, d'¨¦ponges, d'eaux de senteurs, etc. On y mit cette ¨¦pitaphe: ?Ici repose mollement, Dessous cette tombe mignonne, L'arbitre du raffinement; Dont l'air, le coeur, le nom et la personne Respiraient tous un doux pouponnement. Il avait l'ame si pouponne Qu'il pouponna des romans, des chansons, Et m¨ºme aussi de fort jolis sermons.? Ainsi finit cette d¨¦licieuse oraison fun¨¨bre de Ange Rose-Farfadet, abb¨¦ de Pouponville, le mignon des graces, la perle des petits-ma?tres, l'¨¦lixir de la galanterie, la coqueluche des femmes et la quintessence de la gentillesse. Je devais exhumer, pour les relire de temps ¨¤ autre, ces quelques pages malicieuses qui d¨¦gagent un parfum capricieux comme une bo?te de pastilles ¨¤ l'ambre.--Que de Pouponville rencontre-t-on aujourd'hui qui ne vont pas ¨¤ mi-corps du cher petit abb¨¦ que nous venons de mettre en lumi¨¨re.--C'est cet ¨¦mule des Cl¨¦on et des Dorival qui laissa apr¨¨s sa mort ces quelques notes inimitables: Aujourd'hui j'ai lorgn¨¦ et relorgn¨¦ 304 femmes au spectacle; le reste n'en valait pas la peine; encore je n'en ai remarqu¨¦ aucune qui m¨¦ritat qu'on f?t une d¨¦marche. On est malheureux d'avoir le go?t si superfin! * * * * * Il y avait longtemps que les hommes faisaient les avances. J'ai mis les femmes sur le pied de jouer ce r?le ¨¤ leur tour. C'est ¨¤ mes confr¨¨res de les y maintenir.--Je r¨¦ponds de moi. * * * * * Ne voir et n'avoir une femme qu'une fois, une seule, quelque divine et miraculeuse qu'elle soit, c'est une maxime dont je me trouve bien. Je les laisse toutes sur la bonne bouche et toutes sont folles de moi ¨¤ en mourir,--mais plus jamais je ne leur accorde la moindre faveur. * * * * * Le m¨¦decin c¨¦leste que Pamoisor! Il a gu¨¦ri ma levrette grise et mon perroquet Amazone. Je veux lui donner un bijoux pr¨¦cieux. C'est le portrait de ma derni¨¨re ma?tresse d'hier.--Qu'en ferais-je aujourd'hui? VI Pendant tout le temps que dura le d?ner, ma trop charmante amie, Mme ***, fut effront¨¦e comme un petit page et libertine comme la fameuse marquise de Merteuil. Nous ¨¦tions six au plus, tous litt¨¦rateurs, sans compter le mari: un hors-d'oeuvre, maigre comme une sardine, pointu comme un radis, dur comme une rondelle de saucisson d'Arles. Elle m'avait plac¨¦ ¨¤ sa gauche ¨¤ table; M¨¦n¨¦las faisait vis-¨¤-vis. Mon H¨¦l¨¨ne ¨¦tait prise ¨¤ ravir dans un merveilleux fourreau de satin noir, d¨¦collet¨¦ ¨¤ souhait pour le plaisir des yeux; j'entendais la soie craquer sous les frissons nerveux que lui faisait ¨¦prouver le langage ¨¦loquent de ma bottine, et je me mordais les l¨¨vres pour ne pas pousser des petits ¨¦clats joyeux, lorsque sa main mutine folatrait en s'attardant sur un point chatouilleux de mon genou.--Au dehors la pluie tombait; l'atmosph¨¨re de la salle, ti¨¦die par la lumi¨¨re des cand¨¦labres, ¨¦tait impr¨¦gn¨¦e du fumet des truffes, du bouquet des vins et de l'ar?me capiteux des caissons de foie gras.--J'¨¦prouvais un affaissement, une mollesse, un besoin d'abandon, une certaine chaleur de digestion contrari¨¦e qui ¨¦voquaient le boudoir et le confort des divans profonds; j'aurais voulu pouvoir d¨¦grafer, d¨¦lacer, d¨¦chirer des ¨¦toffes ou mordre des batistes: des perles humides et chaudes scintillaient sur les pores de mes mains; les convenances m'empalaient sur mon si¨¨ge. Elle, la perfide, avec le don d'ubiquit¨¦ qui semble donn¨¦ aux femmes du monde et ¨¦galement au monde des femmes en g¨¦n¨¦ral. Elle, souriante pour tous, aimable pour chacun, polissonne ¨¤ mon ¨¦gard, distribuait ses graces et me r¨¦servait sa grace; elle, ma?tresse de maison et ma?tresse en mon coeur, avait l'oeil ¨¤ tout et n'avait un regard que pour moi.--O cr¨¦atures complexes qui savez et pouvez vous isoler, vous donner ¨¤ un seul et vous gaspiller ¨¤ l'humanit¨¦ tout enti¨¨re dans le m¨ºme instant! O filles de V¨¦nus, f¨¦es capricieuses et insaisissables, alors que vous vous ¨ºtes implant¨¦es par amour dans l'ame de votre amant, votre beaut¨¦ vous prostitue aux d¨¦sirs, aux r¨ºves licencieux, aux fantaisies paillardes, aux embrassements convulsifs, dans l'imagination des males hardis qui vous contemplent. Est-il une femme qui soit rest¨¦e vierge du d¨¦sir d'autrui!--Peu importe, apr¨¨s tout, si le regard alt¨¦r¨¦ et absorbant de l'ivrogne qui me boit des yeux, me fait trouver meilleur le vin que je porte ¨¤ mes l¨¨vres; je me mets d'accord avec la trivialit¨¦ du vieux proverbe: lorsque mon verre est plein je le vide, lorsqu'il est vide je le plains. * * * * * Elle avait une rose ¨¦carlate plant¨¦e glorieusement dans l'¨¦chancrure de son corsage, entre la double colline tant chant¨¦e par tant de po¨¨tes maupiteux et malingres. A un moment, lorsqu'elle se pencha pour porter un toast, elle calcula si gentiment son mouvement, que brusquement mes l¨¨vres chemin¨¨rent dans la vall¨¦e du Pinde et je respirai moins la fleur que le parfum singulier de sa peau qui me fit passer dans la t¨ºte comme un vertige de rut. Le mari, aimable et bonasse, dans un langage pompeux critiquait Jean-Jacques et La Nouvelle H¨¦lo?se sur ce th¨¨me: ?Aid¨¦ de la sagesse, on se sauve de l'amour dans les bras de la raison;? et moi, je r¨¦p¨¦tais doucement ce d¨¦but de la lettre XIV ¨¤ Julie: ?Qu'as-tu fait, ah! qu'as-tu fait, ma Julie? Tu voulais me r¨¦compenser et tu m'as perdu. Je suis ivre ou plut?t insens¨¦. Mes sens sont alt¨¦r¨¦s, toutes mes facult¨¦s sont troubl¨¦es par ce baiser mortel. Tu voulais soulager mes maux? cruelle, tu les aigris. C'est du poison que j'ai cueilli sur ta gorge; il fermente, il embrase mon sang, il me tue.?...--Rousseau, concluait M¨¦n¨¦las, a toujours pr¨¦f¨¦r¨¦ les paradoxes aux pr¨¦jug¨¦s, et puis, reconnaissait-il seulement ses enfants?--Les moeurs, Messieurs, comme le disait Restif de la Bretonne, peuvent ¨ºtre compar¨¦es ¨¤ un collier de perles: ?tez le noeud, tout d¨¦file. Pardieu! je crois bien.--Sous la table, les doigts fluets de ma spirituelle voisine s'¨¦garaient de plus en plus dans des caresses cupidiques. * * * * * Comme nous nous rendions au fumoir, pr¨¦c¨¦d¨¦s de l'Anti-Rousseau, ¨¦tant le plus jeune, je restai le dernier; elle ¨¦tait pr¨¨s de la porte, et lorsque je passai, je re?us le p¨¦age.--Avec une ¨¦trange bravoure devant un danger possible, elle m'entoura par derri¨¨re le col de ses bras nerveux et me planta cranement un baiser sur la nuque, pr¨¨s de l'oreille, en me confirmant ¨¤ voix basse le rendez-vous du lendemain. Je me cabrais sous l'¨¦peron des d¨¦sirs qu'elle faisait na?tre et que je ne pouvais an¨¦antir dans sa possession. Pendant qu'elle allumait mes sens, le mari m'offrait un cigare, ¨¤ l'aide duquel j'endormis mes r¨¦voltes aussi doucement que l'on berce un enfant criard au berceau. La conversation s'anima dans cette intimit¨¦ d'homme ¨¤ hommes. Le grand et terrible critique Z..., appuy¨¦ au chambranle de la chemin¨¦e, superbe comme Byron, massacrait de pauvres diables d'¨¦crivains en les criblant d'¨¦pigrammes cruelles. Ses bons mots verveux p¨¦taradaient comme une gerbe de fus¨¦es dans un jeu pyrique; il mitraillait les Philistins des lettres sans piti¨¦, avec une furia de mousquetaire triomphant et s?r de ses coups. --Mordieu, mon cher, quel superbe franc-archer vous ¨ºtes, lui disais-je, surpris de la justesse de ses traits piquants et aci¨¦r¨¦s. --Que voulez-vous, me r¨¦pondit-il en se campant le buste en avant, j'ai tellement re?u de fl¨¨ches dans ma vie que je suis devenu carquois; je retourne les traits qui m'ont ¨¦t¨¦ d¨¦coch¨¦s si souvent mal ¨¤ propos, et je tache, moi, de ne pas manquer ceux que je vise.--Au reste, poursuivit-il, chacun suit son ¨¦toile, et je crois aux signes du Zodiaque: je suis n¨¦ sous le Sagitaire,--et vous? --Septembre m'a vu na?tre, ainsi que dirait un romancier du premier Empire, mais j'ignore les fameux signes du calendrier,--sauf ceux du Calendrier de V¨¦nus. --Septembre!--c'est la Balance, mon ami; pour tout le monde ce serait la justice, mais pour vous, c'est mieux encore, et vous ne pouvez en nier l'influence: c'est l'art parfait de balancer les femmes sur les l¨¦gers plateaux de l'inconstance. Demandez plut?t ¨¤ notre h?te. --Peut-¨ºtre bien, dit M¨¦n¨¦las.--Ainsi, je suis n¨¦ en d¨¦cembre, le jour de la Saint Jean; quel est mon signe? --D¨¦cembre!--le Capricorne, mon cher, et je vous en f¨¦licite, r¨¦pondit avec une superbe ironie le grand critique,--vous, un homme paisible, qui s'en serait dout¨¦?--Mais, chut! voici votre femme. Le pauvre homme avait le sourire le plus gaillard du monde; l'amour n'est pas le seul ¨¤ porter un bandeau, les maris ont souvent une visi¨¨re de cuir comme l'aveugle du Pont-des-Arts, mais ils ne s'aper?oivent pas toujours qu'ils se mettent ¨¤ deux pour jouer sur la m¨ºme clarinette, l'un y fait les canards, l'autre y roucoule des m¨¦lodies. VII Rien n'approche de l'ennui que donne une passion qui dure trop, dit Saint-Evremont, avec un jugement sage et profond. Il y avait plus d'un mois que je mitonnais les m¨ºmes plaisirs avec miss Mary; c'¨¦tait esquisser un bail d'amour, et je devais donner cong¨¦ ¨¤ demi-terme si je ne voulais pas me manquer ¨¤ moi-m¨ºme, ce qui eut ¨¦t¨¦ la plus grave des impolitesses.--L'adage pr¨¦tend qu'une ma?tresse de perdue, dix de trouv¨¦es, mais la logique affirme qu'une ma?tresse de gard¨¦e, dix de perdues, et Mary ne valait assur¨¦ment pas la peine que je perdisse les faveurs des plus jolies petites reines de la cr¨¦ation. Un Vauvenargues quelconque a ¨¦crit quelque part: ?Nous m¨¦prisons beaucoup de choses pour ne pas nous m¨¦priser nous-m¨ºme.? C'est absolument ma pens¨¦e. N'aimer qu'une femme, c'est se m¨¦priser; en aimer plusieurs, c'est en m¨¦priser beaucoup mais se redresser dans sa propre estime, d'o¨´ je conclus q'une petite femme aim¨¦e ¨¦tait un lourd fardeau, et qu'il ¨¦tait urgent pour moi de changer ¨¤ la banque de Cyth¨¨re ma grande passion pour une menue monnaie de petits caprices ¨¤ gaspiller ¨¤ pleines mains sur la roulette de la bonne fortune. Mary ¨¦tait une charmante aventuri¨¨re voluptueuse et fi¨¨re, pleine de jeunesse, de gait¨¦ et d'insouciance; l'esprit de Sophie dans le corps de Musidora. Ses yeux introuvables cherchaient l'¨¦trange jusque dans la jouissance: je la jugeais dangereuse pour un homme ¨¤ imagination d¨¦prav¨¦e. Je r¨¦solus donc de rompre gentiment avec elle dans une petite f¨ºte intime et je l'engageai par lettre ¨¤ faire abdication de notre amour devant un spirituel flacon d'Ay. * * * * * Elle accepta par ce triste sonnet plus m¨¦morable que parfait dans sa forme et sa correction. Est-ce une ¨¦p?tre fun¨¦raire, Ou le billet doux d'un viveur? Malgr¨¦ sa verve cavali¨¨re Ta lettre m'a fait froid au coeur. Est-ce ainsi qu'il faut qu'on enterre Ce pauvre amour au ton moqueur De ton verre heurtant mon verre, Chez un fameux restaurateur? Puisque tu le veux, chez Vachette, Au bruit banal de la fourchette Et des stupides calembours, Je serai ta digne compagne Et nous noirons dans le Champagne, Ce qui reste de nos amours. A dix heures du soir apr¨¨s le dernier verre d'un p¨¦tillant Cliquot, nous chantions le De profundis sur le cadavre alcoolis¨¦ de notre passion;--¨¤ onze heures j'attendais ¨¤ la sortie d'un petit th¨¦atre de genre, une blonde enfant, cabotine d'op¨¦rette, qui remplissait mieux son maillot que ses devoirs.--L'hygi¨¨ne du coeur consiste ¨¤ y ¨¦tablir des courants d'air amoureux, sans y laisser stationner les miasmes d'une maladie de langueur. On peut permettre ¨¤ une femme de se jeter par la fen¨ºtre pour ouvrir la porte ¨¤ une autre aussit?t, sans que les regrets, ces huissiers minutieux, aient le temps d'inventorier les doux souvenirs des temps qui ne sont plus. Entre Mary et la jeune prima donna, le contraste ¨¦tait grand, mais aucune n'avait le d¨¦savantage; tout se compensait: ¨¤ la belle Imp¨¦ria succ¨¦dait la mignonne R¨¦gina; c'¨¦tait la chatte qui se blottissait dans l'antre de la lionne et pour achever cette comparaison naturaliste, je pensais au joli mot si profond de Mlle Arnould: ?Une souris qui n'a qu'un trou est bient?t prise.? * * * * * J'ai re?u une longue lettre de Mary, encore dans les bras de Nanine, ma petite comm¨¨re de revue; je me suis donn¨¦ le plaisir de la lire doucement, en jouant avec les longues torsades de cheveux de ma nouvelle ma?tresse:--?quand je t'ai quitt¨¦ hier, mon ami, disait la lettre, quand brusquement s¨¦par¨¦e de toi, j'ai ¨¦t¨¦ rappel¨¦e ¨¤ la r¨¦alit¨¦ de notre situation, j'ai senti, je t'assure, un vide profond, quelque chose comme un d¨¦chirement int¨¦rieur; je suis rentr¨¦e chez moi, les yeux secs et le coeur gros; alors, j'ai relu tes lettres, sans y trouver h¨¦las! ce que j'y cherchais. Homme insaisissable, j'ai d? me rappeler les premiers moments de notre liaison, certains ¨¦clairs lumineux o¨´ tu ¨¦tais peut-¨ºtre toi, et comme apr¨¨s tout il est toujours p¨¦nible de perdre une illusion, si l¨¦g¨¨re soit-elle, je le confesse, j'ai pleur¨¦.? --Il fait faim, disait Nanine au lit, en ¨¦tirant ses bras de caillette sur les guipures de l'oreiller. J'embrassai vivement son petit visage chiffonn¨¦ par le sommeil et l'amour et continuai ma lecture: --?N. I. ni, c'est fini, mon pauvre cher; nous allons donc ¨ºtre amis, rien qu'amis, ce sera original du moins, si c'est peu vraisemblable; j'ai la mort dans l'ame, mais pour te plaire encore, je prends mon papier couleur de printemps, ce papier cuisse de nymphe ¨¦mue que tu aimais tant aux quelques jours fugitifs de nos fugitives amours. Nous allons sortir du pr¨¦vu, du convenu, de l'ordinaire; nous serons amis, rien qu'amis; pour un mangeur de coeurs comme toi, pour un franc-buveur d'inoubliables volupt¨¦s, pour un sceptique qui se retire alors qu'il parait se donner, le changement sera peu sensible. Combien de pauvres amantes n'as tu pas mises aux invalides de ton amiti¨¦?--pour moi je me rends, mais ne d¨¦sarme pas; quelque beau jour un caprice nous r¨¦unira, nous jaserons comme de vieux camarades, et puis, tout ¨¤ coup, ma foi, sans nul songement, comme tu as vingt six ans et que j'ai, dis-tu, du sang de succube dans les veines, nous oublierons l'amiti¨¦, la morale, les convenances, notre pacte, l'heure qu'il est, le temps qu'il fait et un formidable coup de canif sera donn¨¦--Oh! ne dis pas non--¨¤ ce curieux et f¨¦roce contrat amical que tu as r¨¦dig¨¦ toi-m¨ºme.? --Fi! Monsieur l'impoli, continuait Nanine; vous lirez votre lettre plus tard; Dis moi Mimi: quelle heure est-il? Il ne faut pas que je manque ma r¨¦p¨¦tition, le r¨¦gisseur est un vilain gros singe; je serais ¨¤ l'amende, mon bon ch¨¦ri. La lettre de miss Mary se terminait ainsi:--?Ne crains pas cependant que je veuille renouer des liens amoureux; nous ¨¦prouverons l'un et l'autre plus de plaisir ¨¤ nous voir, parce que tu ne seras pas mon amant, un mot b¨ºte et que je ne serai pas ta ma?tresse, chose banale. Je r¨ºve n¨¦anmoins de m'¨¦veiller encore un matin dans certaine alc?ve myst¨¦rieuse tendue de soie noire, parsem¨¦e de boutons de roses, o¨´ j'ai cru follement avoir ¨¦t¨¦ aim¨¦e et o¨´ je suis certaine d'avoir aim¨¦. Mais je vous quitte:--un mot, un petit mot, mon bon monsieur, pour l'amour de notre amiti¨¦.? --Ma jolie cabotine s'¨¦tait rendormie et songeait ¨¤ des couplets de Clairville et des collants mi-partie.--Je n'ai jamais tant aim¨¦ la femme ¨¤ travers les femmes et les maillots roses au travers des bas bleus. * * * * * Nanine est une cr¨¦ature tout b¨ºtement exquise; une t¨ºte fa?onn¨¦e par une mani¨¨re de satyre tomb¨¦ en enfer; elle met tr¨¨s au juste l'orthographe, parle en fillette de douze ans et poss¨¨de des pattes de mouches ¨¤ faire revivre tout un ancien vaudeville. Elle joue avec ma chatte, sur les tapis, des heures enti¨¨res en poussant des cris adorables de gamine en r¨¦cr¨¦ation; elle sauterait ¨¤ la corde si elle pouvait. Elle rit, elle pleure, elle chante toujours aussi gaiement; c'est un rayon de soleil fait femme: quand elle boude, sa petite moue est r¨¦jouissante; quand elle aime, c'est un concert produit par les grelots de la folie. Elle a toutes les complaisances, toutes les impudeurs, toutes les d¨¦licatesses heureuses; jamais gauche, toujours coquette, c'est une petite ma?tresse d'¨¦tag¨¨re; elle papillonne dans mon int¨¦rieur sans faire ombre ¨¤ ma vie, sans arr¨ºter le vol de mes pens¨¦es, on lui jette des images sur lesquelles sa vue se pame; elle lit Pigaut-Lebrun ou Paul de Kock en faisant vibrer sa joie; et parcourt seulement Musset, car sa na?vet¨¦ charmante se refuse ¨¤ interpr¨¦ter Les Nuits, Rolla ou le Secret de Javotte, peut-¨ºtre sourit-elle ¨¤ Mimi Pinson, mais il y a encore trop peu de distance de la coupe ¨¤ ses l¨¨vres.--Elle babouine plut?t qu'elle ne parle. Si je la m¨¨ne ¨¤ la campagne, Nanine embellit la nature; elle arrive comme une aurore de printemps, le matin, joyeuse et sautillante, heureuse de courir dans l'herbe et de fripper ses jupes et ses volants dans le brouhaha des gares.--Dans les champs, une poule est une r¨¦v¨¦lation, un petit poussin un joujou japonais; elle va, vient, lutine les chiens, grimpe aux arbres, fait jouer l'aviron des canots ou cueille, baign¨¦e de lumi¨¨re et de graces, des coquelicots et des bluets qui font valoir sa fra?cheur d¨¦licate de fille d'amour. Nanine a dix-huit ans et joue avec son coeur comme avec un hochet. Conna?t-elle le prix des baisers qu'elle me donne ¨¤ toute heure, ¨¤ tout instant, ¨¤ chaque seconde, quand ses fins cheveux Van Dyck au vent, ¨¦tourdie comme un hanneton, le regard espi¨¨gle, le nez coquin, le menton marqu¨¦ d'une fossette polissonne, elle applique ses l¨¨vres fra?ches sur mes l¨¨vres avec l'enfantillage d'une passion qui s'ignore? Je puis tromper Nanine, sans qu'elle en prenne ombrage. Au reste lorsque la cage est peupl¨¦e d'oiseaux qui gazouillent, les chats rentrent leurs griffes et ¨¦coutent. Don-Juan n'aurait que faire de briser ce petit coeur d'agnelet. Il n'y a que les rustres qui d¨¦nichent les nids; les vrais chasseurs ne tuent point les rossignols. * * * * * Revu la triste Mary, ce soir, chez moi, un mois apr¨¨s notre rupture.--Tout d'abord un grand froid, puis une conversation amicale ¨¤ la turque sur des coussins jet¨¦s ¨¤ terre.--Retour sur le pass¨¦.--Nous ¨¦grenons sur le tapis tous les souvenirs d'autrefois; elle, avec une amertume visible, moi, avec une froideur marqu¨¦e.--Il me d¨¦plait d'exhumer des sensations mortes; elles ne revivent jamais avec la m¨ºme expression. Dans le coeur d'un jeune homme, ces sortes de cadavres sont toujours trop l¨¦g¨¨rement enfouis; alors qu'on peut encore agrandir son cimeti¨¨re d'amour, il faut laisser au temps le soin d'achever son oeuvre. La vieillesse impuissante retourne ce champ de repos; le pr¨¦sent est charg¨¦ de meubler l'avenir, ce n'est que lorsque le feu est ¨¦teint qu'on peut remuer des cendres. Mary fit des prodiges de diplomatie passionn¨¦e; elle essaya, mais en vain, de faire sonner toutes les cordes de la lyre, mais je n'¨¦tais gu¨¨re en humeur de chanter et ma lyre ne rendait que des sons de vieille guitare mal accord¨¦e. A minuit, elle regarda la pendule et fit mine de partir. Je la laissais faire sans quitter ma posture alanguie ni prof¨¦rer une parole. Alors, s'¨¦lan?ant sur moi, elle m'enla?a, m'embrassa, me caressa, me r¨¦chauffa avec une brutalit¨¦ de tigresse ardente et affam¨¦e...--l'amiti¨¦ jur¨¦e fit un plongeon. Devant les glaces de mon mutisme, cette femme succube s'¨¦tait redress¨¦e, br?lante comme un brasier; le coup de canif ¨¦tait port¨¦ au contrat, mais mon moi pensant n'avait pas eu part aux ¨¦bats. J'¨¦tais furieux de cette victoire remport¨¦e sur mes sens contre mon gr¨¦, et ma passivit¨¦ non voulue m'attristait. Ne vaut-il pas mieux aimer sans retour, que d'¨ºtre aim¨¦ avec cette furia, quand le d¨¦dain du coeur le plus grand r¨¦pond ¨¤ un sentiment si violent? Elle, cependant, ¨¦tait glorieuse, et, comme je l'accompagnais ¨¤ la porte, pour ne pas prolonger cette situation trop ou trop peu tendue, elle me lan?a avec un sourire diabolique ce mot d'adieu ¨¤ la Socrate: ?Amour, tu es tout: Amiti¨¦ tu n'es qu'un vain mot.? VIII --Veuillez croire, mon cher, que cela existe beaucoup plus que vous ne le supposez, c'est une femme d'exp¨¦rience qui vous parle, et tenez: voici l'¨¦p?tre que j'ai re?ue, lisez; elle est sign¨¦e en toutes lettres par une princesse russe, mais peu importe, vous serez discret si bon vous semble. Et je lus la plus ¨¦trange d¨¦claration d'amour, ¨¦crite avec l'outrance passionn¨¦e d'une femelle qui voudrait ¨ºtre homme. Je savais que le grand C¨¦sar ¨¦tait appel¨¦ le mari de toutes les femmes et la femme de tous les maris, mais je ne concevais pas chez le sexe faible une tendance aussi manifeste et aussi C¨¦sarienne. Mon aventure avec Babette et la Baronne m'avait r¨¦v¨¦l¨¦ des points jusqu'alors ind¨¦cis dans ces curieuses accordailles, mais mon r?le du moins n'y ¨¦tait pas effac¨¦ et comme les danseurs antiques, je pouvais appara?tre au milieu du festin--ici la virilit¨¦ ¨¦tait bafou¨¦e, m¨¦pris¨¦e, d¨¦nonc¨¦e comme une turpitude; le temple de Vesta d¨¦ployait seul sa svelte architecture; maudit ¨¦tait le male qui faisait mine d'y p¨¦n¨¦trer; c'¨¦tait l'¨¦l¨¦ment destructeur des moeurs douces et liantes, c'¨¦tait le hideux procr¨¦ateur, le m¨¦chant faune ¨¦go?ste et brutal qui amenait, ¨¤ la suite d'un faux plaisir, la douleur, les anxi¨¦t¨¦s, les d¨¦go?ts et la perte fatale des formes les plus pures. --Voil¨¤ qui est fort int¨¦ressant pour l'¨¦tude sociale, dis-je ¨¤ mon interlocutrice en repliant la lettre; le document est superbe et hautement paraph¨¦; suis-je indiscret en vous demandant quelle r¨¦ponse fut la v?tre? --Aucunement, ami; vous pensez bien que je ne r¨¦pondis pas; mais ¨¤ quelque temps de l¨¤, la signataire m'ayant rencontr¨¦e dans un salon, vint ¨¤ moi, aimable et pleine d'attentions, et, apr¨¨s s'¨ºtre inform¨¦e de ma sant¨¦, elle manifesta un grand ¨¦tonnement de mon silence ¨¤ sa lettre: ?Quoi! c'¨¦tait vous, princesse, fis-je avec la plus souveraine froideur. Ah! pardonnez-moi, en v¨¦rit¨¦, je croyais qu'une telle d¨¦claration venait de votre mari.? --Et vous ne la rev?tes plus? --Jamais. * * * * * --Votre anecdote, ma belle amie, me remet en esprit, ce joli tableau de genre en trois mots, que j'ai lu, je crois, vous ne sauriez le supposer, dans les M¨¦moires de monsieur Joseph Prudhomme. Monnier y raconte ainsi une visite ¨¤ mademoiselle Raucourt qui ¨¦tait, vous le savez, au si¨¨cle dernier, la grande pr¨ºtresse de la secte Anandryne: ?Mademoiselle Raucourt portait une robe de chambre en molleton, des pantalons ¨¤ pied ¨¦galement en molleton, et un bonnet de coton inclin¨¦ sur l'oreille.? ?On venait de servir le d¨¦jeuner et elle ¨¦tait assise ¨¤ table entre une jeune fille fort jolie et un petit gar?on. --Prendras-tu du chocolat ou du caf¨¦ au lait ce matin? demanda mademoiselle Raucourt ¨¤ sa voisine. --Du chocolat, mon cher Ami; le caf¨¦ au lait me fait mal. --Et toi, mon petit, veux-tu encore du beurre? --Merci, Papa, j'en ai assez.? Cette photographie de famille est exquise, n'est-il pas vrai? Elle en dit plus qu'elle n'est grande; on peut y voir des choses l'infini, et, pour moi qui ai lu et relu la litt¨¦rature ¨¦rotique de tous les temps, depuis le grivois jusqu'¨¤ l'horrible en passant par les gradations les plus nuanc¨¦es, je n'ai pas encore oubli¨¦ ce simple petit croquis de Joseph Prudhomme, expert en ¨¦criture, ¨¦l¨¨ve de Brard et Saint-Omer.--Ah! comme je voudrais, madame, vous montrer mon ¨¦rudition profonde sur ce sujet Lesbien; mais il vous faudrait fermer les portes, m'¨¦couter sans rougir ou bien rougir sans m'¨¦couter; je passerai de la Gr¨¨ce ¨¤ Rome, de la Chine ¨¤ l'Orient, de Paris ¨¤ la Province, de la R¨¦gence ¨¤ l'Empire avec des textes vari¨¦s. Si vous ¨¦tiez la Chevali¨¨re d'Eon j'oserais peut-¨ºtre,... mais... IX Je comprends mieux que toute autre le compagnonnage intellectuel, m'¨¦crivait la minaudi¨¨re madame de C., il y a bient?t huit jours;--?croyez-vous que je veuille jouer pr¨¨s de vous le r?le d'une femme jalouse, d'une ma?tresse ¨¤ sc¨¨nes?--Le ciel m'en pr¨¦serve; je ne veux rien savoir; je veux vous voir vivre, vous panser l'ame comme une soeur de charit¨¦ panse les blessures du corps. Je vous apprendrai ¨¤ aimer de la bonne fa?on, sans orages, sans d¨¦chirements, sans inqui¨¦tudes, sans jalousies, tout doucement, bien tendrement; vous serez pour moi un grand baby devant lequel je serai en adoration comme les m¨¨res devant leurs enfants.? Je me suis cru, en lisant ces mots, vers 1820, ¨¤ l'¨¦poque o¨´ l'on jouait encore de la cithare sentimentale devant des litt¨¦rateurs larmoyeux et des po¨¨tes ¨¦dit¨¦s par Ladvocat.--Madame de C. fait voile vers la quarantaine, ce Lazaret d'amour des femmes du monde; elle est forte et langoureuse, il ne lui manque que le turban de madame de Sta?l; elle ne veut rien savoir, mais elle veut tout conna?tre. C'est un autre temps vers lequel elle recule et entra?ne ma vie comme pour mieux se rajeunir. Depuis que je la vois, je me meus dans des intrigues ¨¤ la Ducray-Duminil, je relis par la r¨¦alit¨¦, Madame de Valnoir, Coelina ou l'Enfant du Myst¨¨re, Jules ou le Toit paternel, et autres ¨¦pop¨¦es romanci¨¨res en plusieurs volumes.--Elle arrive quelquefois le matin comme un ouragan, dans un grand manteau noir, la t¨ºte encachot¨¦e dans une longue mantille; elle se pame et comprime les battements de son coeur, s'affaisse sur un si¨¨ge et semble dire: ?On m'a suivie, je suis perdue.? Je reste froid ¨¤ ses d¨¦clarations et y porte juste le m¨ºme int¨¦r¨ºt qu'¨¤ la reprise d'un vieux m¨¦lodrame.--Hier, j'ai voulu rompre; cela m'aga?ait. Dans un billet fatal et t¨¦n¨¦breux, je r¨¦clamais mes lettres en ¨¦change des siennes, afin de ne pas oublier le r¨¦alisme de la couleur locale.--J'attendais Justine, la chambri¨¨re; h¨¦las! ce fut elle qui vint. Elle se fit annoncer, et marcha avec un air bris¨¦ jusqu'au fauteuil qui lui ¨¦tait offert.--Un juge d'instruction eut envi¨¦ ma rigidit¨¦ imp¨¦n¨¦trable. --Monsieur, je vous rapporte vos lettres--(elles ¨¦taient nou¨¦es dans un ruban mauve). --Madame, je vous rends graces, voici les v?tres. --C'est donc fini, dit-elle avec un gros sanglot dans la voix. Ah! perfide! que vous ai-je fait?--Voyez mes yeux, ils sont tout rouges des pleurs de la nuit. Depuis que je vous connais, je me meurs; j'ai tant besoin de m¨¦nagements--(elle ¨¦tait fra?che comme un Rubens).--Pourquoi ne pas nous laisser aller ¨¤ l'amour? il fait si beau, le ciel est si pur, les oiseaux chantent; tout nous invite aux joies enivrantes, aux douces caresses, aux charmes profonds; vous m'aimez: je le sais, je veux le croire.--(J'avais cependant tout mis en oeuvre pour lui prouver la v¨¦rit¨¦, c'est-¨¤-dire le contraire).--Ah! ne sois pas insensible ¨¤ ma voix; viens, regarde-moi; me trouvez-vous jolie, Monsieur?--Cette beaut¨¦ dont on me gratifie dans le monde, elle est ¨¤ vous, et vous seul cependant ne m'en avez jamais fait le plus petit compliment. Voyons, embrassez-moi; faut-il que moi je me jette vos genoux? Comme je restais glacial et ennuy¨¦, chantonnant int¨¦rieurement comme ironie une romance en mineur de la Grace de Dieu, elle ¨¦clata: ?Ah! ne jouez pas au Byron! ne faites pas votre Manfred, Monsieur!--je sais tout ce qu'il y a de grand, d'incompris dans votre ame; vous ¨ºtes un lion bless¨¦ qui se d¨¦fend d'aimer. ?Dites-moi le nom de celle qui vous a tortur¨¦; j'irai la chercher, je vous la ram¨¨nerai douce, repentante et docile; mais parlez-moi, de grace; ne restez pas ainsi comme une statue de pierre; le destin fatal veut que j'aime tout en vous, vos mani¨¨res, votre personne, votre esprit, vos vices et m¨ºme vos vilains gros d¨¦fauts.--Moi, qui suis si fi¨¨re, si orgueilleuse, si indompt¨¦e! Suis-je assez bas devant vous. C'est horrible!? Elle parlait toujours, et cette petite voix mani¨¦r¨¦e sortant de cette mamoseuse poitrine m'irritait ¨¤ l'extr¨ºme. Cette plantureuse Junon jouant ¨¤ la petite ma?tresse, ces langueurs dans cette puissance, ces larmes dans ces yeux arides, ce com¨¦disme tout c¨¦r¨¦bral qui laissait le coeur intact et le corps vierge d'¨¦motions, tout cela n'¨¦tait que ridicule et je le comprenais, car le vrai touche toujours son but; on peut s'en d¨¦fendre mais on ne saurait le m¨¦conna?tre quand en amour on reste ma?tre de soi ou qu'on se d¨¦sint¨¦resse franchement dans la partie. D¨¦j¨¤ elle se renversait dans une feinte attaque de nerfs, son mouchoir sur la bouche comme pour arr¨ºter des suffocations; je me pr¨¦parais ¨¤ distiller quelques gouttes d'eau de M¨¦lisse sur ses l¨¨vres, lorsqu'on m'annon?a un ami. Ma porte n'¨¦tait pas condamn¨¦e, c'¨¦tait un sauveur. Madame de C. prit cong¨¦ de moi avec l'amer regret d'avoir ¨¦t¨¦ interrompue dans sa crise. Au moment de franchir la porte elle revint sur ses pas: --Ah! pardon, Monsieur, j'oubliais... mes lettres. --Lesquelles, Madame, les v?tres ou les miennes? --Celles que vous m'avez ¨¦crites, cruel! et que je ne puis me d¨¦cider ¨¤ vous restituer. Je n'ai jamais pu rompre avec Madame de C., alors que je me dispose ¨¤ ranger cette sotte fantaisie dans l'histoire ancienne, elle revient ajouter de nouveaux documents au dossier. Il est des orgues de Barbarie qui prennent l'habitude p¨¦riodiquement de moudre des airs dans les cours; ainsi fait cette ing¨¦nue marqu¨¦e. Elle se manifeste dans son exigence et son encombrante corpulence, ¨¤ l'exemple d'une trombe imp¨¦tueuse, et elle soupire mignardement comme une sylphide: ?Je tiens si peu de place, et veux si peu de chose.? Que me serait-il arriv¨¦, grands dieux! si j'avais couronn¨¦ la flamme d'une telle Bacchante-¨¦l¨¦giaque? Je lui ai bien permis quelquefois certaines privaut¨¦s--de m¨ºme qu'on se laisse l¨¦cher la main par un bon gros chien,--mais je n'en ai jamais prises avec elle. L'ombre de son mari sec et parchemin¨¦ a toujours flott¨¦ comme le pressentiment d'un remords, entre ses terribles d¨¦sirs et mes courtes pens¨¦es de concupiscence.--Ce pauvre homme! il est maigre ¨¤ embrasser un bouc entre les deux cornes. X Je croyais ne plus aimer ma petite Jeanne; le bonheur berce l'amour et l'endort. Mais comme elle me quittait certain matin par un gai soleil de mai, je la regardais partir et lui adressais de loin de nonchalants baisers. Elle se retournait, gracieuse et vive, et de son mouchoir fouettait gentiment l'air. Une sorte de commis de rayon, un goujat v¨ºtu comme un lieu commun, un hideux clerc de quelqu'huissier louche, la regarda au passage et avec le sans-fa?on d'un cuistre qui se croit tout permis, frapp¨¦ d'une id¨¦e de s¨¦duction, il se mit ¨¤ ajuster son col, ¨¤ donner une inclinaison ¨¤ son chapeau et ¨¤ changer son itin¨¦raire dans le but visible de marcher dans le sillon de beaut¨¦ que laissait derri¨¨re elle ma charmante ador¨¦e. Au tournant de la rue, je ne vis plus rien. Par malheur, j'¨¦tais en robe de chambre, en pantoufles, au saut du lit; j'aurais voulu avoir des ailes, pour rejoindre le faquin, le souffleter et lui tirer les oreilles, pour s'¨ºtre permis de souiller du regard et de la pens¨¦e ma ma?tresse ¨¦lue, et, bien que le soup?on ne put s'imposer mon esprit devant ce ver de terre suivant cette reine, je me suis longtemps demand¨¦ si je devais attribuer ¨¤ l'amour, ou au m¨¦pris des insolents m¨¦diocres, le sentiment de r¨¦bellion et de sourde rage qui s'¨¦tait empar¨¦ de mes sens. Ah! pens¨¦es infames qui germent trop souvent dans le cerveau surmen¨¦ par une id¨¦e de possession absolue, chez un ¨ºtre qui se sent l'orgueil de son despotisme et le despotisme inflexible de son orgueil: Que ne peut-on royalement assassiner la cr¨¦ature qu'on est certain d'avoir poss¨¦d¨¦e de l'¨¦piderme aux fibrilles les plus tenues, du coeur et de la cervelle, de m¨ºme qu'on peut briser au sortir d'une orgie la coupe de cristal o¨´ l'on a bu l'ivresse ¨¤ longs traits, mais sur laquelle aucun autre d¨¦sormais ne pourra porter ses l¨¨vres. Heureux ces souverains d'Orient, qui apr¨¨s une nuit de d¨¦lices inoubliables, faisaient trancher la t¨ºte de leurs plus douces sultanes avec une cruaut¨¦ langoureuse et po¨¦tique. Ils ¨¦prouvaient la philosophie de leur crime, car loin d'ouvrir la porte aux remords, ils la fermaient aux d¨¦sillusions.--Il y a du satrape chez les hommes entiers. XI C'est tout un po¨¨me de tristesse dans mon coeur, quand j'y songe: ce navrant billet doux disait: ?J'aurai le plus grand plaisir ¨¤ te voir; si tu m'as aim¨¦ un instant, viens: Je suis chez Dubois... tu sais..., faubourg Saint-Denis. J'ai cru en y entrant y mourir d'ennui, par bonheur jusqu' pr¨¦sent, les amis se sont montr¨¦s d¨¦vou¨¦s... Mais toi, je voudrais tant te sentir la main dans ma main. Si tu as un moment, viens, viens, je t'en serai si reconnaissante!? Pauvre grande enfant! elle se nommait Flore de ***. Je l'avais entrevue au printemps, alors que pour ¨¦chapper aux cuissons parisiennes j'¨¦tais all¨¦ ¨¤ Ermenonville, en compagnie d'une petite d¨¦esse de Paphos, faire l'amour sous les grands arbres, pr¨¨s des temples mythologiques et des grottes voluptueuses, peupl¨¦s du souvenir de Rousseau. En la voyant pour la premi¨¨re fois, dans l'¨¦change seul de nos regards, nous avions pris possession l'un de l'autre avec cet instinct curieux et impossible ¨¤ analyser de deux ¨ºtres, qui ne se sont jamais vus et qui cependant se retrouvent. De ce jour, j'avais l'assurance qu'elle ¨¦tait ¨¤ moi, sans fatuit¨¦; c'¨¦tait mieux qu'un pressentiment, c'¨¦tait une certitude: son oeil fixement me disait: ?Je suis ta chose;? et mon regard inexorable r¨¦pondait: ?Je le sais et le sens; tu m'appartiens.?--Chaque homme a son harem dispers¨¦ dans le monde, dit un moraliste; celle-ci ¨¦tait plus s?rement ma sultane que la petite houri qui se pendait ¨¤ mon bras, et qui avait des allures capricantes dans l'herbe. L'une m'¨¦tait r¨¦serv¨¦e par le destin comme une jeune fille au minotaure du labyrinthe, l'autre, gentille h¨¦ta?re, se pr¨ºtait ¨¤ ma fantaisie; elle se donnait un ma?tre par caprice, sans subir le fatalisme d'une passion. La premi¨¨re, dans moi, ne pouvait m¨¦conna?tre l'amant, la seconde, plus l¨¦g¨¨re, n'y voyait que l'amour. Pour la th¨¦orie des ardeurs amoureuses celle-l¨¤ ¨¦tait la flamme, celle-ci n'¨¦tait que la fum¨¦e. A peine ¨¦tais-je de retour ¨¤ Paris, o¨´ j'avais r¨¦int¨¦gr¨¦ mon insouciante compagne, que je revins ¨¤ Ermenonville. Pendant pr¨¨s d'un mois je la vis et ne lui parlai pas; ce n'¨¦tait pas l¨¤ du sentimentalisme ni de la crainte, c'¨¦tait une jouissance particuli¨¨re. Je planais sur elle comme l'¨¦pervier sur la colombe, et la pauvre petite tourterelle mettait sa t¨ºte sous son aile pour ne pas voir mais aussi pour mieux se laisser prendre. Flore de *** s'isolait dans son veuvage, bien qu'elle e?t ¨¤ peine vingt-cinq ans; elle ¨¦tait mieux que jolie et plus que belle: un po¨¨te e?t d¨¦crit sa beaut¨¦ en un volume, pour moi qui ne suis point po¨¨te, je constatai simplement que cette brune radieuse poss¨¦dait au complet, et au del¨¤, les qualit¨¦s essentielles de la perfection chez la femme, selon Brant?me. Une heure avant mon d¨¦part je lui parlai. Ainsi deux aimants longtemps plac¨¦s c?te-¨¤-c?te doivent se r¨¦unir.--Elle ne dit mot ¨¤ mes quelques paroles, mais le soir le m¨ºme wagon nous ramenait fi¨¦vreux, courbatur¨¦s par l'attente et les promesses de notre fougue, et cependant notre amour plaidait pour lui m¨ºme, sans que nous eussions besoin de parler de nos d¨¦sirs; nos coeurs battaient avec ¨¦loquence, mais nos l¨¨vres ¨¦taient muettes.--Lorsque les sens s'adressent ¨¤ des sens qui r¨¦pondent, les paroles sont craintives, on dorlote par la pens¨¦e les plaisirs que nourrit l'esp¨¦rance. --Ah! quel raffinement il y a dans la patience de la possession... qualis nox fuit illa... disait P¨¦trone... * * * * * La pauvre mignonne se laissa consumer par l'ardeur de sa passion; elle mourut en janvier apr¨¨s plus de six mois de d¨¦lices surhumaines. Je voyageais dans les brumes d'Angleterre lorsque ce navrant billet doux me parvint: ?Je suis chez Dubois... tu sais, faubourg Saint-Denis...? H¨¦las! je ne l'ai point revue et peut-¨ºtre l'ai-je tu¨¦e..., cette douce amoureuse. C'est tout un po¨¨me de tristesse dans mon coeur quand j'y songe. XII Lorsque la grande comtesse con?ut le ridicule projet de me marier, je me laissai faire, c'¨¦tait le testament de son amour dont elle pensait ainsi l¨¦gitimer la succession. Je fis mine d'acc¨¦der et poussai jusqu'¨¤ la pr¨¦sentation, mais pendant le d?ner, je lan?ai froidement dans le courant de la conversation d'irr¨¦futables pens¨¦es contre le mariage, qui, comme toutes les v¨¦rit¨¦s profondes, caus¨¨rent la plus d¨¦plorable sensation parmi les convives engag¨¦s dans les liens de l'hym¨¦n¨¦e. Voici quelques-uns de ces aphorismes terribles et tranchants: * * * * * Le M¨¦morandum d'un Epicurien s'arr¨ºte ici.--Une main inconnue a d¨¦chir¨¦ les pages manuscrites qui suivaient ces quelques notes hatives et d¨¦cousues.--La sottise peut tout lac¨¦rer en invoquant le code indigeste de la morale.--Les v¨¦rit¨¦s sociales doivent rester cach¨¦es dans le puits de la logique.--Ici, le M¨¦morandum devenait peut-¨ºtre int¨¦ressant; mais l'¨¦diteur persiste ¨¤ mettre au jour ce carnet de fat et ¨¤ le reproduire avec ses lacunes et ses errata.--Ainsi soit-il! * * * * * LES FASTES DU BAISER Su?otant fr¨¦tillardement, D¨¦robons nous tout doucement Par un baiser l'ame et la vie. PARNASSE DES MUSES. D'apr¨¨s la l¨¦gende interpr¨¦t¨¦e par Jean Second Evrard, l'auteur des Baisers--ce chef d'oeuvre d'un po¨¨te voluptueux et hardi,--V¨¦nus transporta vers l'aurore le jeune Ascagne tout endormi, dans un des bosquets enchanteurs qui dominent Cyth¨¨re. L¨¤, pla?ant douillettement sur un lit de tendres violettes cet adorable adolescent, elle fit na?tre, de sa volont¨¦ de D¨¦esse, une prodigieuse floraison de roses blanches dont les suaves senteurs s'¨¦pandirent ¨¤ l'entour. Cypris contempla son oeuvre dans le myst¨¨re de sa retraite: Sous ses yeux, le fils d'¨¦n¨¦e respirait doucement; les fleurs fra?ches ¨¦closes s'¨¦panouissaient au-dessus de sa t¨ºte, semblant bercer son sommeil, tandis que cependant l'air satur¨¦ de parfums capricieux conviait les sens aux plus charmants ¨¦bats. V¨¦nus sentit sourdre en elle un ¨¦trange frisson; une ardeur fi¨¦vreuse se glissa dans ses veines, et les caresses, filles du d¨¦sir, se prirent voleter avec malice sur ses divins appas. Adonis, en cet instant, lui appar?t dans le lointain du pass¨¦ avec les ti¨¨des souvenances des d¨¦lices charnelles; elle se mit ¨¤ ¨¦voquer les graces viriles, les valeureux enlacements, les co?ntes galanteries de son amant, et, devant le repos d'Ascagne, devant ce gar?onnet plus rose que les roses, devant les beaut¨¦s sveltes de cette pubert¨¦ d¨¦couverte, elle se trouva faible, ind¨¦cise, boulevers¨¦e; c'est ainsi que dormait son berger; elle eut voulu ¨¦treindre ce cou jun¨¦vile et fringuer sur ce torse coquet, mais o¨´ Morph¨¦e r¨¦gnait, sa pudeur fut ma?tresse. Les roses, dans leur langage, distillaient de capiteux conseils, les fleurettes du gazon chatouillaient le derme de ses jambes, ses colombes fid¨¨les, battant joyeusement de l'aile, se becquetaient sous la ram¨¦e; les z¨¦phirs avec un langoureux murmure se jouaient sur ses l¨¨vres ardentes; l'amour, dans toutes ses manifestations, chantait une hymne ¨¤ sa reine-m¨¨re; la nature par sa s¨¨ve dictait sa grande loi. Alors, la sensible Dion¨¦e attendrie, ¨¦perdue, se laissa lentement tomber sur les parterres fleuris, et se penchant sur la fra?cheur des roses, elle en prit une et l'embrassa.--On eut dit, ¨¤ ce contact, que le sol s'enflammait; les roses blanches s'anim¨¨rent, devinrent pourpres comme de pudibondes damoiselles tout ¨¤ coup lutin¨¦es; autant de baisers cueillis par ces l¨¨vres mi-closes, autant de baisers rendus, jusqu'¨¤ ce que V¨¦nus, fi¨¨re de sa moisson et train¨¦e travers l'azur par ses cygnes ¨¦clatants, se mit ¨¤ parcourir le globe terrestre, semant pleines mains comme un nouveau Triptol¨¨me des baisers in¨¦dits sur les campagnes f¨¦condes. ?Depuis ce jour, tout br?le, et s'unit, et s'enlace; Le bouton d'un beau sein est ¨¦clos du baiser; Une rose y fleurit pour y marquer sa trace; Fier de l'avoir fait na?tre, il aime ¨¤ s'y fixer.? C'est ¨¤ ces baisers tomb¨¦s du ciel, dans un combat des sens, que nous est venue la merveilleuse ¨¦closion des plaisirs les plus vifs: baisers voluptueux issus des roses fra?ches et vermeilles, baisers humides, pr¨¦cieux dictames des amours humaines; baisers frissonnants qui donnez la vie et scellez le pacte des ames, baisers vari¨¦s mais toujours enivrants et nouveaux, je vous salue! D'autres, nourrissons d'Apollon ou amants favoris¨¦s des Parnassides, vous ont chant¨¦s sur des lyres sonores et harmonieuses; chaque jour des l¨¨vres s'unissent pour c¨¦l¨¦brer votre gloire dans un rale de bonheur et d'ivresse: pour moi, heureux baisers, provocateurs de la virilit¨¦, baisers petits et grands, baisers doucereux ou brutaux, l¨¦gers ou profonds, langoureux ou mordants, libertins ou vitriolesques; baisers auxquels la malet¨¦ donne toute l'expression, je veux conter vos fastes dans le prosa?sme de ma mani¨¨re, d¨¦tailler vos mignardises si ch¨¨res aux farfadels de la passion, et annoter vos variations savantes comme un pieux d¨¦gustateur de vos innombrables fantaisies qui emb¨¦guinent ma concupiscence. II Plusieurs savants, dans de longues dissertations, ont d¨¦j¨¤ trait¨¦ la question. L'ouvrage le plus int¨¦ressant et aussi le plus c¨¦l¨¨bre est l'essai de Kempius, intitul¨¦: de osculis. Les latins se servaient de mots diff¨¦rents pour mieux marquer la nuance des baisers; ils nommaient Osculum, un baiser donn¨¦ entre amis; Basium, un baiser offert par convenance ou re?u par politesse; et Suavium, un tendre baiser impudique[1]. Ne nous inqui¨¦tons que de celui-ci; les autres ne sont que baisements ou baise-mains, contacts sans plaisirs, accolades sans convictions, civilit¨¦s pu¨¦riles et honn¨ºtes, Berquinades ¨¤ l'usage des hypocrisies sociales. Si je m'¨¦tends ici quelque peu sur l'historique des baisers, ce sera pour revenir avec plus d'empressement ¨¤ ces doux becquetages de tourterelles, ¨¤ ces duos des l¨¨vres, ¨¤ cette fusion des d¨¦sirs que les anciens exprimaient si bien par columbatim, un mot exquis que colombellement ne saurait traduire ¨¤ mon gr¨¦. [Note 1: Cette diff¨¦rence est indiqu¨¦e ainsi dans les Arr¨ºts d'amours de Martial d'Auvergne: ?ut paululum a materia divertamus, quid sit discriminis inter basium, osculum, et suavium dicamus, Aelius Donatus in Eunucho Terentiano tria osculandi genera ponit, osculunt silicet, basium, et suavium. Oscula officiorum sunt, basia vero pudicorum affectuum, suavia libidinum vel amorum. Servius Honoratus in primo ?neid super his verbis: oscula libavit, osculum religionis esse dicit, suavium autem libidinis.] Lorsqu'¨¤ Rome l'adult¨¨re ne subissait aucune loi de r¨¦pression, le baiser public ¨¦tait ignor¨¦ et consid¨¦r¨¦ comme un gage de fid¨¦lit¨¦ conjugale mis au nombre des caresses secr¨¨tes de la nuict¨¦e; un jeune citoyen pour avoir eu la t¨¦m¨¦rit¨¦ de ravir un baiser ¨¤ une grave matrone fut par sentence condamn¨¦ ¨¤ mort et ex¨¦cut¨¦. On peut trouver dans le code une loi dont les pr¨¦rogatives sont connues par les jurisconsultes sous le nom de Droit du Baiser. Ce droit consistait en pr¨¦sents de fian?ailles qui devaient compenser l'atteinte que la pudicit¨¦ virginale de l'¨¦pous¨¦e avait soufferte d'une amoureuse union des l¨¨vres, c'¨¦tait le gage avant-coureur de l'amour conjugal. Les Romains ont fait aussi quelquefois du baiser un acte religieux; les philosophes et les naturalistes pr¨¦tendaient que les yeux, le col, les bras et g¨¦n¨¦ralement toutes les parties du corps ¨¦taient consacr¨¦es ¨¤ des divinit¨¦s particuli¨¨res[2]; on croyait honorer ces divinit¨¦s en baisant les membres qui ¨¦taient sous leur protection. Ils embrassaient l'oreille, le front et la main droite dans la pens¨¦e de rendre hommage ¨¤ la m¨¦moire, ¨¤ l'intelligence et ¨¤ la fid¨¦lit¨¦ qu'ils ¨¦taient accoutum¨¦s ¨¤ symboliser dans un culte divin. [Note 2: Voyez ¨¤ ce sujet: Vari¨¦t¨¦s litt¨¦raires ou Recueil de pi¨¨ces tant originales que traduites (par l'abb¨¦ Arnaud et Suard). Paris, 1768, tome I, pp. 379 et suivante.] L'usage r¨¦serv¨¦ du baiser sur la bouche tenait ¨¦galement au culte. Les vertueux Romains regardaient la divinit¨¦ qui pr¨¦side ¨¤ l'amour comme le parangon de la chastet¨¦; les blanches colombes qui conduisaient son char ¨¦taient la plus na?ve expression de la puret¨¦ morale, et ils auraient cru d¨¦plaire ¨¤ V¨¦nus, en prodiguant hors de propos le baiser amoureux qui devait t¨¦moigner seulement de la foi des ¨¦poux. Les violateurs de cette loi ¨¦taient s¨¦v¨¨rement punis. Val¨¨re Maxime en a relat¨¦ plusieurs exemples frappants. Les profonds penseurs sentaient que, permis trop l¨¦g¨¨rement, les baisers conduisent souvent la perturbation des moeurs, et ils cherchaient clandestiner ces sensations voluptueuses dans la l¨¦gitimit¨¦ du mariage, pour inciter la jeunesse ¨¤ l'hym¨¦n¨¦e et pr¨¦server son propre bonheur et la f¨¦licit¨¦ de l'¨¦tat. On conna?t le chapitre sur les baisers dans lequel Jean de la Caza, ¨¦v¨ºque de B¨¦nevent, dit qu'on peut se baiser de la t¨ºte aux pieds; il plaint les grands nez qui ne peuvent s'approcher que difficilement et il conseille aux dames qui ont le nez long d'avoir des amants camus, et aux amoureux dou¨¦s d'une protub¨¦rance nasale exag¨¦r¨¦e de choisir des ma?tresses chez lesquelles cette partie saillante du visage soit plus fine et moins en avant. ?Le baiser ¨¦tait une mani¨¨re de saluer tr¨¨s ordinaire dans toute l'antiquit¨¦, raconte Voltaire[3], Plutarque rapporte que les conjur¨¦s avant de tuer C¨¦sar, lui bais¨¨rent le visage, la main et la poitrine. Tacite dit que lorsque son beau-p¨¨re Agricola revint de Rome, Domitien le re?ut avec un froid baiser, ne lui dit rien et le laissa confondu dans la foule. L'inf¨¦rieur qui ne pouvait parvenir ¨¤ saluer son sup¨¦rieur en le baisant, appliquait sa bouche ¨¤ sa propre main et lui envoyait ce baiser qu'on lui rendait de m¨ºme si on voulait.? [Note 3: Voltaire. Questions sur l'Encyclop¨¦die.] ?Les premiers chr¨¦tiens et les premi¨¨res chr¨¦tiennes se baisaient ¨¤ la bouche dans leurs agapes. Ce mot signifiait repas d'amour. Ils se donnaient le saint baiser, le baiser de paix, le baiser de fr¨¨re et de soeur: agion Philema. Cet usage dura plus de quatre si¨¨cles et fut enfin aboli ¨¤ cause des cons¨¦quences. Ce furent ces baisers de paix, ces agapes d'amour, ces noms de fr¨¨re et de soeur, qui attir¨¨rent longtemps aux chr¨¦tiens peu connus, ces imputations de d¨¦bauche dont les pr¨ºtres de Jupiter et les pr¨ºtresses de Vesta les charg¨¨rent; vous voyez dans P¨¦trone et dans d'autres auteurs profanes, que les dissolus se nommaient fr¨¨re et soeur. On crut que chez les chr¨¦tiens les m¨ºmes noms signifiaient les m¨ºmes infamies; ils servirent innocemment eux-m¨ºmes ¨¤ r¨¦pandre ces accusations dans l'Empire romain. Il y eut dans le commencement dix-sept soci¨¦t¨¦s chr¨¦tiennes diff¨¦rentes, comme il y en eut neuf chez les Juifs, en comptant les deux esp¨¨ces de samaritains. Les soci¨¦t¨¦s qui se flattaient d'¨ºtre les plus orthodoxes, accusaient les autres des impuret¨¦s les plus inconcevables. Le terme de Gnostique qui fut d'abord si honorable, et qui signifiait savant, ¨¦clair¨¦, pur, devint un terme d'horreur et de m¨¦pris, un reproche d'h¨¦r¨¦sie. S. Epiphane, au troisi¨¨me si¨¨cle, pr¨¦tendait qu'ils se chatouillaient d'abord les uns les autres, hommes et femmes, qu'ensuite ils se donnaient des baisers fort impudiques, et qu'ils jugeaient du degr¨¦ de leur foi par la volupt¨¦ de ces baisers; que le mari disait ¨¤ sa femme en lui pr¨¦sentant un jeune initi¨¦: fais l'agape avec mon fr¨¨re; et qu'ils faisaient l'agape.? Voltaire n'ose ajouter dans la chaste langue fran?aise ce que S. Epiphane ajoute en grec[4]. Saint Augustin remarque qu'on regardait autrefois les baisers donn¨¦s ¨¤ la femme d'autrui comme dignes de grands chatiments. Le Cardinal Tuschus nous apprend aussi que dans le Royaume de Naples on infligeait une forte amende ¨¤ ceux qui baisaient une vierge par surprise dans la rue et qu'on les rel¨¦guait loin du lieu m¨ºme o¨´ le p¨¦ch¨¦ mignon avait ¨¦t¨¦ commis. Un ¨¦v¨ºque de Spire, qui vivait du temps de l'empereur Rodolphe fut oblig¨¦ de sortir de l'Empire pour une semblable cause. [Note 4: Epiphane. Contra hoeres, liv. I, tome II.] En France, en Allemagne, en Angleterre, en Italie, le baiser public fut toujours consid¨¦r¨¦ comme un acte de civilit¨¦ et de d¨¦f¨¦rence; les Cardinaux avaient droit de donner l'osculation aux reines sur la bouche, et toute honn¨ºte dame eut consid¨¦r¨¦ comme un affront de ne pas recevoir un baiser de l¨¨vres ¨¤ l¨¨vres lors de la premi¨¨re visite d'un seigneur. La plus charmante des volupt¨¦s devint ainsi banale: ?La Chert¨¦, ¨¦crivait alors le Saige Montaigne, donne du go?t ¨¤ la viande: voyez combien la forme de salutations qui est particuli¨¨re ¨¤ notre nation abatardit par sa facilit¨¦ la grace des baisers, lesquels Socrate dit ¨ºtre si puissants et dangereux ¨¤ voler nos coeurs. C'est une d¨¦plaisante coutume et injurieuse aux dames, d'avoir ¨¤ pr¨ºter leurs l¨¨vres quiconque a trois valets ¨¤ sa suite, pour mal plaisant qu'il soit: et nous m¨ºmes n'y gagnons gu¨¨re; car comme le monde se voit port¨¦, pour trois belles, il en faut baiser cinquante laides, et ¨¤ un estomac tendre comme sont ceux de mon age, un mauvais baiser en surpasse un bon.? Pour les dames, ¨¤ quelqu'¨¦poque que ce soit, elles furent toujours sensibles aux baisers ¨¦namour¨¦s d'un galant cavalier, et si quelques-unes s'en offens¨¨rent en apparence, la plupart d'entre elles, en recevant l'accolade sur la joue gauche furent tent¨¦es, en tendant la joue droite de r¨¦pondre ainsi qu'une belle demoiselle surprise ¨¤ l'improviste par un joyeux brusquaire: ?Monsieur, vous m'offensez, mais voici l'autre c?t¨¦, je sais mon ¨¦vangile.? III ?S'il est d¨¦sagr¨¦able ¨¤ une jeune et jolie bouche de se coller par politesse a une bouche vieille et laide, dit l'auteur de Candide, il y avait un grand danger entre les bouches fra?ches et vermeilles de vingt vingt-cinq ans; et c'est ce qui fit abolir la c¨¦r¨¦monie du baiser dans les myst¨¨res et les agapes, c'est ce qui fit enfermer les femmes chez les Orientaux, afin qu'elles ne baisassent que leurs p¨¨res et leurs fr¨¨res; co?tume longtemps introduite en Espagne par les Arabes.? La science a-t-elle besoin de prouver qu'il y a un nerf de la cinqui¨¨me paire qui va de la bouche au coeur et de l¨¤ plus bas? la nature a tout pr¨¦par¨¦ avec le g¨¦nie le plus d¨¦licat: les petites glandes des l¨¨vres, leur tissu spongieux, leurs mamelons velout¨¦s, la peau fine, chatouilleuse, leur donnent un sentiment exquis et voluptueux, lequel n'est pas sans analogie avec une partie plus cach¨¦e et plus sensible encore. La pudeur peut souffrir d'un baiser longtemps savour¨¦ entre deux pi¨¦tistes de dix-huit ans.--Ronsard a po¨¦tis¨¦ comme suit ce tact charmant de l¨¨vres: Il sort de votre bouche un doux flair, que le thim, Le jasmin et l'oeillet, la framboise et la fraise, Surpasse de douceur, tant une douce braise Vient de la bouche au coeur par un nouveau chemin. Le baiser sur les l¨¨vres est l'unique baiser de V¨¦nus, c'est l'¨¦tincelle, le boute feu d'amour; il scelle l'entente des sexes, arde le coeur, allume le sang dans les veines, espoin?onne la virilit¨¦, cause le prurit vital, et met en app¨¦tit d'union. L'ame s'¨¦vapore dans un tel baiser, lorsque les d¨¦sirs s'y unissent; il met hors de sens et cause un ¨¦trange satyriasisme; il fait fomenter la s¨¨ve et fusionner deux existences: on y boit la vie de sa vie, on y heurte lascivement d'inoubliables sensations comme dans un toast sublime ¨¤ l'entremise de la nature. Ainsi l'expriment les vers suivants dont on ignore l'auteur: De cent baisers, dans votre ardente flamme, Si vous prenez belle gorge et beaux bras, C'est vainement; ils ne les rendent pas. Baisez la bouche, elle r¨¦pond ¨¤ l'ame. L'ame se colle aux l¨¨vres de rubis, Aux dents d'ivoire, ¨¤ la langue amoureuse Ame contre ame alors est fort heureuse, Deux n'en font qu'une et c'est un paradis. La conjonction des l¨¨vres est l'¨¦cussonade de la plus vive jouissance, lorsque pour la premi¨¨re fois, en toute libert¨¦, deux muqueuses se soudent dans une effusion commune--: Les deux amants sont l¨¤, seuls et encore timides; ils ont la gaucherie d'une entrevue ¨¤ huis-clos, o¨´ les sens sont plus ¨¦loquents que les proclamations du d¨¦sir; les mains se sont press¨¦es, d¨¦j¨¤ un bras s'arrondit sur cette hanche mignonne; les ¨¦paules se touchent, les joues se fr?lent, les poitrines se soul¨¨vent et soupirent; les coeurs battent ¨¤ l'unisson d'espoir et aussi de cette crainte vague qui fait antichambre ¨¤ la porte du bonheur. Lui, sourit et mitonne ses d¨¦lices; elle, sur la d¨¦fensive de convenance, muguette et chiffonne son joli babouin dans une moue adorable. Voici que les visages se rapprochent, que les cheveux s'unissent et que les yeux dardent les yeux ¨¤ des profondeurs volupteuses et infinies: un fluide myst¨¦rieux les enserre et les berce; sur cette jolie nuque blonde et rose ainsi que sur ce col brun d'Antino¨¹s, il passe comme un frisson avant coureur du spasme. Leurs cerveaux, accabl¨¦s, semblent en ¨¦b¨¦tude tant est verdissante cette extub¨¦rance sensuelle, qui fait que les jouvenceaux, comme les bacchantes, se grisent eux-m¨ºmes de leurs propres facult¨¦s. Tout ¨¤ coup ces torses se cambrent, ces t¨ºtes se renversent, ces l¨¨vres muettes se choquent, s'alluchent se confondent dans une halein¨¦e de chaude amour, et des baisers acres et mordicants font entendre des petits bruits rieurs, d¨¦lectables, alangouris qui se prolongent et s'ach¨¨vent comme un glou-glou d'ivresse entre ces deux heureux fretin-fretaillant. Rien n'est comparable ¨¤ ces liesses; les corps enlac¨¦s, s'acquebutant dans une puissante ¨¦treinte, se contournent en torsions d'amour; les l¨¨vres males happent cette bouchelette fra?che ainsi que ros¨¦e, tandis que lancinantes et fr¨¦tillant dans de diaboliques mouvements, les langues inassouvies se mordillent comme fraises et paraissent, dans l'imagination de ces f¨¦licit¨¦s poignantes, sucer l'ame de sa vie, et faufrelucher la vie de son ame. On dirait qu'en pareille d¨¦lectation, on vide l'¨¦pargne de son ¨ºtre; Belz¨¦buth tr¨¦pigne dans les entrailles et s'y d¨¦m¨¨ne convulsivement, on demeure dans l'oubliance de toute l'humanit¨¦, et, sur ces l¨¨vres de roses, o¨´ balbutie encore l'amour an¨¦anti dans cette longue embrass¨¦e, les amants ne laissent mourir le plaisir que pour le faire rena?tre avec un renouveau plus quintenenci¨¦, avec des accents plus humides et br?lants ¨¤ la fois. L'abb¨¦ Desportes a chant¨¦ la saveur de baisers si tendres dans ses rhythmes exquis: Et qu'en ces yeux nos langues fr¨¦tillardes S'¨¦treignent mollement... Quand je te baise, un gracieux z¨¦phir Un petit vent moite et doux qui soupire, Va mon coeur ¨¦ventant. et plus loin: Au paradis de tes l¨¨vres d¨¦closes, Je vais cueillant de mille et mille roses Le miel d¨¦licieux... Ce ne sont point des baisers, ma mignonne, Ce ne sont point des baisers que tu donnes: Ce sont de doux appas Faits de Nectar... Ce sont moissons de l'Arabie heureuse, Ce sont parfums qui font l'ame amoureuse. S'¨¦jouir de son feu. C'est un doux air embaum¨¦ de fleurettes, O¨´, comme les oiseaux, volent les amourettes. De tout temps, chez tous les peuples, des po¨¨tes de g¨¦nie ont d¨¦taill¨¦ les charmes du baiser lascif; Virgile, Platon, Moschus, Tibulle et Catulle, Le Tasse, Le Dante, P¨¦trarque, Ronsard, Belleau, de Magny, le grave Corneille et le vertueux Racine, Voltaire et Rousseau; prosateurs, moralistes et philosophes, chacun a voulu analyser ces extases du baiser qui b¨¦atifient la passion. Me sera-t-il permis de traduire ici l'inimitable Baiser seizi¨¨me[5] de Jean Second, si chaud et si color¨¦ dans sa belle latinit¨¦, qu'il peut para?tre t¨¦m¨¦raire d'en rendre le sens exact sans craindre d'en att¨¦nuer les fantasieuses d¨¦licatesses. Je traduirai moins lourdement que M¨¦nage, plus tendrement que Balzac, peut-¨ºtre moins sentencieusement que Gui-Patin. [Note 5: Jean Second.--Basium XVI: Laton? nivoeo sidere Blandior, etc.] IV --Toi qui es plus ¨¦tincelante que l'astre brillant de la pale Phoeb¨¦, toi qui surpasse en ¨¦clat l'¨¦toile d'or de V¨¦nus, ? ma douce N¨¦oera, accorde moi cent baisers; prodigue-les moi avec autant d'abandon que jadis Lesbie les donna ¨¤ son po¨¨te inassouvi; cueille-les sur ma bouche, en aussi grand nombre que ces graces amoureuses qui se jouent sur tes l¨¨vres mutines et sur tes joues ros¨¦es. Fais pleuvoir sur mon corps ces m¨ºmes accolades aussi drues que ces traits enflamm¨¦s lanc¨¦s par tes regards ardents qui font na?tre ¨¤ la fois la vie et la mort, l'esp¨¦rance et la crainte, la joie et les soucis cuisants. Que tes baisers soient plus multiples, plus ac¨¦r¨¦s que ces fl¨¨ches innombrables, dont un petit Dieu l¨¦ger et moqueur, puise la vari¨¦t¨¦ dans son carquois dor¨¦, pour en f¨¦rir ma pauvre ame, et, ce chant de tes l¨¨vres, joins les propos grivois, les soupirs voluptueux et les plus aimables caresses. Imite ces tendres colombes qui, d¨¨s le r¨¦veil du printemps, bec contre bec, se tr¨¦moussent des ailes; N¨¦oera, viens ¨¤ moi, ¨¦perdue, d¨¦faillante, accabl¨¦e de d¨¦sirs, ta bouche sur ma bouche, coll¨¦e ¨¦troitement: tourne avec langueur tes yeux noy¨¦s d'une humide flamme et d'une lubricit¨¦ poignante; alors seulement fais appel ¨¤ ma virilit¨¦, renverse-toi sans force entre mes bras: je t'enlacerai, je te presserai contre moi, je t'environnerai de mon amour, et, parcourant tes appas glac¨¦s, je te ferai rena?tre au rouge soleil de Cyth¨¨re; je te rappelerai ¨¤ la vie par une savoureuse et lancinante embrassade, jusqu' ce que succombant moi-m¨ºme, dans les plaisirs de cette ardente becqu¨¦e, je sente mon ame m'¨¦chapper, s'¨¦couler et passer sur tes l¨¨vres. A cet instant, ma N¨¦oera aim¨¦e, je soupirerai, bien bas, comme dans une agonie de volupt¨¦: Je meurs, je meurs, ma tant douce ma?tresse, je meurs de plaisir et d'amour; prends-moi, recueille-moi, embrasse-moi de tes bras frais et potel¨¦s, je d¨¦faille et suis sans ardeur ni puissance. Tu me r¨¦chaufferas alors sur ton coeur embras¨¦; dans le parfum d'un de tes baisers tu m'insuffleras la vie et, m'¨¦veillant peu ¨¤ peu sous les mignards attouchements de tes l¨¨vres empourpr¨¦es et mielleuses, je redeviendrai de nouveau ton amant, ton seigneur et ton ma?tre. C'est ainsi, ma N¨¦oera, que nous devons arr¨ºter la faux du temps, pendant les courts instants de notre bel age. C'est ainsi, dans des douceurs cupidiques qu'il est sage de laisser s'¨¦couler la jeunesse insouciante et rieuse; le plaisir a l'¨¦clat des fleurs nouvelles qui t?t se fanent et se dess¨¨chent. Sans qu'on y songe, voici venir la morne et p¨¦nible vieillesse avec son cort¨¨ge de douleurs, de tristesses, de regrets superflus la d¨¦cr¨¦pitude, et la mort nous guettent: Le temps presse, N¨¦oera aimons-nous. V La bouche f¨¦minine, pour coquettement appeler le baiser et ¨¦voquer le d¨¦sir, doit ¨ºtre plus petite que grande, d'une heureuse harmonie, les l¨¨vres bien tourn¨¦es, d¨¦licates, ni trop ¨¦carlates ni trop pales, color¨¦es d'une pointe de carmin, l¨¦g¨¨rement retrouss¨¦e aux commissures et scintillantes sous l'humidit¨¦ des caresses attendues. Le rire y doit creuser des fossettes friponnes au bas m¨ºme du visage, et d¨¦couvrir, comme d'un ¨¦crin sort un rang de perles, des dents petites, bien enchass¨¦es ¨¦galement dans le vermeil des gencives et dont l'¨¦mail soit d'une blancheur japonaise ¨¤ peine iris¨¦e. Le plus mince d¨¦faut buccal, pour un raffin¨¦, est la mort des baisers d'amour; il ne faut point qu'une bouche soit ce qu'on appelait au seizi¨¨me si¨¨cle: un abreuvoir mouches, elle doit, au contraire, prendre des airs musqu¨¦s et affriander les yeux qui la contemplent. Certaines bouches ne sont qu'avaloirs sans expression; les l¨¨vres grasses y bobandinent, les lourdes lipp¨¦es y entrent, et les caquets en sortent, ce sont cavernes bien aviand¨¦es o¨´ tombent les l¨¦che-frions de cuisine, mais o¨´ ne parviennent point les hautises des gentilles accolades. Sur les bouches co?ntes et mutines, on peut bailler le Baiser ¨¤ la pincette qui donne moins d'importance au caprice du moment. Pin?ant doucement les deux joues des doigts, il est ainsi loisible de d¨¦rober amoureusement un long et sonore attouchement des l¨¨vres, dont on se d¨¦fend toujours trop tard. Le Baiser ¨¤ la dragonne est moins civil, il violente, meurtrit et blesse comme un ¨¦peron c'est le baiser de l'¨¦trier, la vigoureuse botte de l'escrime d'amour, c'est la caresse brutale de d'Artagnan ¨¤ son h?tesse, c'est mieux encore la pratique faunesque des amants sabreurs de volupt¨¦s, qui ne pr¨¦tendent point s'amuser ¨¤ la moutarde ou qui ne savent pas d¨¦guster les douceurs des agaceries prolong¨¦es. Le Baiser ¨¤ la florentine, ou baiser la langue en bouche, ainsi que disaient nos p¨¨res, nous est venu, assure-t-on, d'Italie, bien que ce soit le baiser d'amour fran?ais par excellence et tradition.--Dans ce baiser les langues fr¨¦tillardes se daguent, se d¨¦vergognent et se fringuent; c'est une accointance active qui ¨¦moustille et que les bons sonneurs des l¨¨vres pr¨¦f¨¦reront toujours aux fleurettes na?ves des Agn¨¨s de couvent. Apr¨¨s la France, l'Italie et l'Espagne ont adopt¨¦ ce dernier mode d'embrassade passionn¨¦e. En Allemagne et dans le nord, l'amour est plus r¨¦serv¨¦, bien que dans les hautes classes slaves, par un aimable raffinement, on ait invent¨¦ dans des petits soupers galants, le d¨¦licieux Baiser au champagne, qui rentre plut?t dans le domaine des enfantillages libertins que dans le royaume de l'amour sinc¨¨re. En Angleterre, le baiser a pris les proportions d'une institution sociale: les blondes et sentimentales fillettes du Pays-Uni, pour ne pas s'inf¨¦oder ¨¤ un amant, poss¨¨dent toutes plusieurs Kissing-friends ou bons amis embrasseurs, qui concourent, par diff¨¦rentes mani¨¨res, ¨¤ d¨¦ployer leurs talents. Certains gentlemen, r¨¦put¨¦s excellents Kissing-friends, sont recherch¨¦s des meilleures soci¨¦t¨¦s et quelques-uns, sp¨¦cialistes ¨¦m¨¦rites, font des conqu¨ºtes plus nombreuses et causent plus de d¨¦sespoirs, de suicides et de jalousies qu'un Don Juan issu de Lovelace.--Dans le confort d'un divan profond, seule ¨¤ seul avec le Kissing-friend ¨¦lu de ses l¨¨vres, avec cet ?Exciting man,? une jeune anglaise passerait des heures d'insondable volupt¨¦ ¨¤ se laisser biscotter dans le t¨ºte ¨¤ t¨ºte, sans songer un seul instant ¨¤ invoquer V¨¦nus, ¨¤ froisser ou ¨¤ laisser froisser la tunique de la morale. Les lettres d'amour, comme formules de civilit¨¦s, sont nourries de baisers innombrables; ils co?tent moins ¨¤ ¨¦crire qu'ils ne co?teraient ¨¤ donner. La locution ?mille baisers,? est devenue plus banale, d'une familiarit¨¦ domestique plus grande que la conjugaison du verbe aimer. Le po¨¨te, chevalier de Boufflers, le comprit fort judicieusement, en r¨¦pondant ¨¤ une dame qui lui envoyait un baiser: Vous m'envoyez sur le papier Un baiser qui bien peu me touche; Baiser qui vient par le courrier Pourrait-il chatouiller ma bouche? Votre chim¨¦rique faveur Me laisse froid comme du marbre; Et ce fruit n'a point de saveur Quand il n'est point cueilli sur l'arbre. Voltaire n'eut pas mieux dit dans ses ¨¦p?tres les plus malicieuses. Madame de La Sabli¨¨re, pour encourager un jouvenceau timide qui lui donnait un baiser furtif, lui murmura finement ce conseil: Un baiser bien souvent se donne ¨¤ l'aventure, Mais ce n'est pas en bien user; Il faut que le d¨¦sir ou l'espoir l'assaisonne: Et pour moi, je veux qu'un baiser Me promette plus qu'il ne donne. Parbleu! VI Le baiser a laiss¨¦ sa tradition dans l'histoire et la mythologie; Alain Chartier, le doux po¨¨te, l'homme le plus ¨¦rudit mais aussi le plus laid de son temps, re?ut pendant son sommeil un tendre baiser de Marguerite d'¨¦cosse, femme de Louis XI; c'est ainsi que la chaste Diane, suivant la fable, descendait chaque nuit du ciel pour consteller de baisers ardents le corps du jeune et charmant Endimion. Chaque femme cache un point sensible o¨´ se concentre le fluide nerveux de son organisme. Pour un amant fortun¨¦, il s'agit de d¨¦couvrir ce ganglion, cette clef des sens, ce ressort des f¨¦licit¨¦s poignantes, ce d¨¦faut de la cuirasse que toutes ma?tresses ont la science de ne pas d¨¦couvrir et dont elles conservent myst¨¦rieusement le secret, sachant que la divulgation les livrerait ¨¤ la merci du vainqueur. Que de femmes pr¨¦tendues froides et insensibles, ne paraissent telles qu'aux yeux des superficiels: Un homme para?t avec la philosophie de la volupt¨¦ et la tactique de l'amour; il ¨¦tudie, il cherche, il analyse les sensations qu'il procure; il fouille de ses baisers cette nuque, ce dos, ces bras avec la patience d'un inquisiteur de porte inconnue, dissimul¨¦e dans une boiserie, il ne n¨¦glige aucune saillie, aucune vall¨¦e corporelle, aucun repli de cet ¨¦piderme satin¨¦, jusqu' ce qu'il sente un frissonnement sp¨¦cial qui est l'Eureka de ses recherches sensuelles. Heureux ceux-l¨¤ qui ont la d¨¦licate pers¨¦v¨¦rance d'arriver ¨¤ leur but. Conna?tre le point sensible d'une femme, cette partie solitaire de son ¨ºtre o¨´ le baiser frappe comme une balle ou ¨¦clate comme une grenade, c'est mieux que de la poss¨¦der, c'est l'isoler dans l'amour dont on l'environne, c'est couper la retraite ¨¤ ses remords, ¨¤ son inconstance, ¨¤ ses faiblesses ext¨¦rieures, c'est se l'attacher par un ¨¦trange mysticisme, c'est l'enclo?trer dans la d¨¦votion libertine qu'on a su faire na?tre en elle.--Il est une force plus grande encore, c'est de conna?tre la recette des jouissances que l'on donne, et de feindre de l'ignorer pour ne pas mettre l'ennemi sur ses gardes. Les baisers recevront toujours le culte des d¨¦trousseurs de coeurs et des cavalcadeurs ¨¤ forte encollure; pour moi, je voudrais un jour traiter compl¨¨tement un si brillant sujet parmi cette r¨¦union d'¨¦tudes projet¨¦es dans un ensemble d'analyses voluptueuses; les poussifs toussotteraient avec indignation, les prudes se voileraient en br?lant de me lire, et les francs vivans, sans hypocrisie, reviendraient souvent ces dissertations, comme les femmes amoureuses reviennent ¨¤ leur piano pour y jouer et rejouer les valses entra?nantes.--Je ne saurais mieux conclure ici cette courte ¨¦tude que sur cette pens¨¦e remarquable de Byron: ?J'aime les femmes et quelquefois je renverserais volontiers la conception de ce tyran qui d¨¦sirait que le genre humain n'e?t qu'une seule t¨ºte, afin de pouvoir la faire tomber d'un seul coup. Mon d¨¦sir, pour ¨ºtre aussi vaste, est plus tendre et moins f¨¦roce: J'ai souvent d¨¦sir¨¦, aux jours heureux de mon c¨¦libat, que le sexe f¨¦minin n'e?t qu'une bouche de rose, pour y pouvoir baiser toutes les femmes ¨¤ la fois depuis l'Orient jusqu'¨¤ l'Occident.? --Quel r¨ºve!!! * * * * * VOYAGE AUTOUR DE SA CHAMBRE R¨¦MINISCENCE Les souvenirs sont comme les ¨¦chos des passions; et les sons qu'ils r¨¦p¨¨tent prennent par l'¨¦loignement quelque chose de vague et de m¨¦lancolique qui les rend plus s¨¦duisants que l'accent des passions m¨ºmes. CHATEAUBRIAND. Des sentiments deviennent frileux, quand le foyer reste vide. Ici m¨ºme o¨´ une couv¨¦e de plaisirs ¨¦tait ¨¦close, la tristesse seule sanglotte lentement dans le cr¨¦puscule des regrets superflus.--Une ancienne chanson d'amour voltige dans la solitude; dans ce nid charmant o¨´ l'on ¨¦tait si bien ¨¤ deux, il ne reste que des r¨ºves de volupt¨¦ ind¨¦cise et la sarabande enla?ante, myst¨¦rieuse et sinistre des souvenirs, ces revenants de l'ame qu'on ¨¦voque, qu'on chasse et qu'on appelle encore. Les rideaux sont tir¨¦s; il r¨¨gne dans la chambre un demi-jour, un silence o¨´ je me complais. La lumi¨¨re a la crudit¨¦, l'effrayante clart¨¦ qui ¨¦blouit ou effarouche les yeux qui ont pleur¨¦ et qui ne veulent plus regarder ni voir; son ¨¦clat poss¨¨de la brutalit¨¦ et le frisson glacial des r¨¦veils subits; la p¨¦nombre plus douce, plus insinuante ne retire pas les bandages du coeur pour mettre la plaie ¨¤ vif, elle fr?le le doute, et, par gradations, comme une m¨¨re qui berce, elle assoupit la douleur et nous conduit avec des m¨¦nagements infinis au soleil de la r¨¦alit¨¦. En p¨¦n¨¦trant ici, j'ai senti dans l'air ti¨¨de un refrain du pass¨¦, quelque chose comme le parfum affadi des amples brass¨¦es de fleurs ¨¦tincelantes que j'y avais jadis cueillies. Il m'a sembl¨¦ voir onduler des lignes sur la derni¨¨re page du roman si t?t interrompu et un mirage trompeur a d¨¦roul¨¦ devant moi les sensations des caresses friponnes d'autrefois. J'ai cru, ? farouche insens¨¦isme de mon ame! J'ai cru qu'Elle se jouait devant moi ma ma?tresse aim¨¦e avec son rire ambr¨¦, jaseur, exquis, tintant comme une argentine clochette ¨¤ mon oreille charm¨¦e; j'ai cru entendre cette voix si fra?che vibrer d'amour aux ¨¦chos de mon coeur. Dans le vague lugubre qui m'enveloppait, j'ai vu ma charmante amie se dresser debout mes c?t¨¦s, dans de l¨¦gers tissus transparents, de couleur neutre, dont les plis amoureux se collaient ¨¤ son corps de nymphette ¨¦toff¨¦e. Ses l¨¨vres souriantes, d'une morbidesse savor¨¦e, se tendaient, se plissaient en avant avec la suave app¨¦tence des baisers attendus, ses bras souples, roses, polis, aga?ants par la grace aimable des fossettes rieuses, ses beaux bras douillets formaient une ceinture ¨¤ mon col, tandis que je d¨¦vorais ses yeux pleins d'azur o¨´ le bonheur s'¨¦panouissait dans la dilatation phosphorescente de ses prunelles. La moiteur de son haleine passait, comme un souffle atti¨¦di, ¨¤ travers mes cheveux frissonnants; mon coeur battait avec violence d'une ¨¦paule ¨¤ l'autre, et, parmi les t¨¦n¨¨bres plus ¨¦paisses, je pensais caresser, manier et affrioler ses formes rondes, charnues, velout¨¦es que j'idolatrai jusqu'au paganisme de la plus folle lubricit¨¦. J'¨¦tais inquiet, agit¨¦, troubl¨¦ de m¨ºme que si j'eusse d? la poss¨¦der pour la premi¨¨re fois; la pauvre ador¨¦e!--Elle ¨¦tait l¨¤, devant moi, me regardant sous ses cils noirs plus longs qu'un credo, lisant dans mes sens l'hymne de mes d¨¦sirs tandis qu'un vermillon tr¨¨s accentu¨¦ passait sous ses joues pales et porcelain¨¦es. H¨¦las! fou, double fou!--Ixion croyant saisir la nue fut moins douloureusement surpris!--Alors que je croyais sentir le contact excitant de son ¨¦piderme, et que je m'¨¦lan?ais, ¨¦perdu, pour boire l'oubliance sur ses l¨¨vres humides, la blanche vision a disparu. Je me suis agenouill¨¦ avec grand bruit ¨¤ terre, mes mains crisp¨¦es dans le vide ne saisissaient plus que le n¨¦ant de mes fant?mesques attouchements et la hideur de mon hallucination. Pauvre moi!--Il fallait me ramentevoir: J'accomplissais un p¨¨lerinage ¨¤ l'abbaye des d¨¦funtes ivresses, et je dus inventorier le pass¨¦, en marquant de larmes am¨¨res les heureux jours d'autrefois sur le calendrier des souvenirs. Dans la chambre intacte et silencieuse, tous ses chers petits bibelots ¨¦taient l¨¤; sur la chemin¨¦e de brocatelle, la pendule restait muette et mon coeur seul battait avec force dans cette solitude o¨´ le sien, tant de fois, avait bondi et ¨¦clat¨¦ d'all¨¦gresse.--Faiblesse ¨¦trange qui me gagnait, douleurs sourdes et caressantes dont je me croyais ¨¤ jamais gu¨¦ri, mignardes hantises de mes dix-huit ans, je pensais vous avoir ¨¦gar¨¦es ¨¤ jamais et vous apparaissiez de nouveau! --O premi¨¨res amours! d¨¦lices profondes et vivaces! lorsque vous avez conquis la virginit¨¦ de nos ames, hum¨¦ notre sang le plus vermeil, gris¨¦ nos sens vigoureux et na?fs, quand vous avez imprim¨¦ votre marque mordante et br?lante ¨¤ la fois sur la fra?cheur de notre aurorale juv¨¦nilit¨¦, rien d¨¦sormais ne vous peut effacer! --Les illusions, sous le doigt brutal de la vie r¨¦elle, s'¨¦vanouissent au toucher comme le prisme et la poussi¨¨re d'or des ailes de papillons, le d¨¦go?t survient, la lassitude arrive, le scepticisme s'impose ¨¤ l'esprit blas¨¦, et, aux relais de chaque nouvelle conqu¨ºte, la passion, nagu¨¨re si fringante, devient plus poussive et aussi efflanqu¨¦e que ces maigres chevaux de poste dont le trot retentit quand m¨ºme, sous un harnachement de grelots sonores et ¨¦tourdissants. --C'est en vain que le corps se brise et que le coeur se bronze; la statue se souvient d'avoir v¨¦cu dans un ¨¦clair de joie, et vous, sensations neuves, premi¨¨res caresses de notre pubert¨¦, ¨¦close sous un regard de femme, nous ne pouvons vous oublier! Premi¨¨res amours, ros¨¦e de jeunesse ensoleill¨¦e, vous an¨¦antissez les r¨ºveries trompeuses de notre adolescence; vous d¨¦vergognez notre vague id¨¦alisme et nos sentiments pu¨¦rils et mi¨¨vres, vous nous remettez le sceptre de notre puissance, en nous en inculquant gentiment l'usage, vous consacrez enfin notre royaut¨¦ masculine en nous h¨¦ro?fiant dans de valeureuses prouesses de virilit¨¦. N'est-ce pas dans ce boudoir, o¨´ V¨¦nus jamais ne bouda Cupidon, que je fis mes premi¨¨res armes?--N'est-ce pas ici m¨ºme que je devins homme? N'est-ce pas devant ces t¨¦moins inanim¨¦s, que la ch¨¦rie, si follement dorlot¨¦e, me fit ¨¦prouver la malet¨¦ de mes muscles?--O douce mignonne! quand je jetai mon coeur dans ton ame avec la furie des d¨¦sirs qui se cabrent et l'imp¨¦tuosit¨¦ des prurits cuisants, quand je m'agenouillai pour la prime fois devant ta beaut¨¦ absorbante, quand nos l¨¨vres allangouries se donn¨¨rent la becqu¨¦e divine, alors, j'aurais d? cesser de vivre; j'¨¦tais Dieu dans la Cr¨¦ation! En m'approchant de cette rouge fournaise du bonheur, je ne pouvais que r¨¦tr¨¦cir le cercle de mes sensations, et, avec l'instinctive philosophie du scorpion, il me fallait mourir de moi-m¨ºme et par moi-m¨ºme. On ne contemple pas impun¨¦ment les radieux levers du soleil sans que les tristesses du cr¨¦puscule n'en deviennent plus affligeantes.--Ah! que ne puis-je reconqu¨¦rir aujourd'hui cette aurore et cette exub¨¦rance de mon ¨ºtre! C'est ainsi que j'¨¦tais ¨¦tendu sur ce si¨¨ge, accoud¨¦ sur cette table charg¨¦e des riens qu'elle aimait; c'est ainsi que j'attendais sa venue du soir, avec des frissons d'esp¨¦rance, mitonnant des caresses ¨¤ offrir et des ¨¦bats ¨¤ renouveler--: Elle arrivait toute envoil¨¦e, ¨¦mue, souriante, presque craintive, et d¨¨s lors j'¨¦tais envelopp¨¦ dans une aur¨¦ole de f¨¦licit¨¦; le bonheur tient si peu de place!--D¨¦j¨¤, avec ma force d'amoureux, je la prenais, la soulevais dans mes bras, la ber?ant comme un enfant avec des ¨¦clats de rire joyeux m¨ºl¨¦s de baisers, je la pressais contre moi, r¨ºvant de m'ouvrir la poitrine pour la loger toute enti¨¨re dans mon coeur--folies supr¨ºmes! Extases divines! pourquoi vous ai-je perdues? Avec quelle passion je d¨¦gantais ces petites mainettes exquises, dont je baisais chaque phalange; puis, d¨¦grafant, d¨¦la?ant, d¨¦chirant soie, dentelle ou batiste; avec quelle ivresse curieuse j'explorais les rondeurs embaum¨¦es de ce buste de d¨¦esse!--mes doigts ont encore conserv¨¦ le tact voluptueux de sa peau de satin. Elle luttait d'abord, se rebellait gentiment, puis se laissait faire, vaincue par ses d¨¦sirs plus encore que par mes d¨¦monstrations passionn¨¦es; puis lorsqu'elle ¨¦tait assise, ¨¤ genoux devant elle, d¨¦j¨¤ gris¨¦ par des ardeurs de faune, je d¨¦ployais le verbiage de la chair et l'¨¦loquence persuasive et enflamm¨¦e des ambitions sensuelles.--Etais-je assez jeune! assez neuf d'expression, assez vibrant dans l'enthousiasme de mes croyances!--Je payais d'amour, argent comptant, en belles et bonnes pi¨¨ces, frapp¨¦es au bon coin de ma puissance de novice. Et toutes ces mutineries ineffables, ces chuchottements de colombes au m¨ºme nid, ces aveux ¨¤ voix basse, ce bruissement de soupirs semblables ¨¤ une confession, ces petits cris l¨¦gers de bergeronnette effarouch¨¦e, ces spasmes, ces b¨¦atitudes, ces rales soudains, ces ¨¦vanouissements et ce silence:--on eut dit d'un meurtre; ce n'¨¦tait qu'un doux larcin pr¨ºt ¨¤ se renouveler. Pendant pr¨¨s de six mois, ainsi j'ai v¨¦cu, comme une torche qui flambe. Sa chambre maintenant est solitaire; la mort, en surprenant la pauvrette a fauch¨¦ mon ame avec la sienne. Dans ce cadre d'¨¦mail, voici son portrait, la douceur de son rire, l'¨¦clat de ses yeux, le brillant de ses longues tresses blondes dont parfois dans sa nudit¨¦, elle se faisait un manteau d'or. Voici cette mignarde bouche humide et sensuelle, dont la friandise luxurieuse n'avait point de bornes, et, sous ses l¨¨vres ardentes, j'entrevois encore la blancheur bleut¨¦e de ses dents de jeune chien qui marqu¨¨rent mes joues, mon col, mes bras et mon corps de ces empreintes enchanteresses qui sont espi¨¨gleries d'amour. Portrait que je baise et rebaise, image trompeuse et sans expression, carton sans relief et sans vie, que n'ai-je la volont¨¦ de te d¨¦truire, alors que ma tant ch¨¨re amante n'est plus? Dans les panneaux de ch¨ºne, ce n'est qu'un hideux squelette que les larves ont d¨¦charn¨¦! Si mes sens p¨¦tillent sous la cendre encore chaude des ¨¦clatantes souvenances, la logique de ma raison me fait gratter la terre o¨´ elle est enclose, soulever le couvercle de sa bi¨¨re et reculer d'effroi devant l'oeuvre immonde de la camarde et du temps. De telles pens¨¦es m'entra?nent dans des songes fun¨¨bres et hideux o¨´ la mati¨¨re putrescible fermente et se liqu¨¦fie.--Visage aim¨¦, yeux tendres et expressifs, beaut¨¦s corporelles, je me serais fait po?te ou sorcier pour vous immortaliser... Ah! qu'¨ºtes-vous devenus lorsqu'un r¨¦alisme impitoyable me contraint ¨¤ vous contempler! * * * * * Elle s'est ¨¦teinte doucement un matin de mai, dans mes bras, au r¨¦veil, en parlant du printemps, des oiseaux et des fleurs; projetant de lentes promenades dans les bois reverdissants, souriante, dans sa paleur, ¨¤ l'id¨¦e des violettes cueillies sous la mousse et des baisers ¨¦chang¨¦s pendant le gazouillis du rossignol.--Elle se faisait petite, gamine, caressante et capricieuse, m'enla?ant davantage et se renversant sur les guipures des oreillers--(ai-je souffert davantage dans ma vie qu'¨¤ cet instant o¨´ les larmes m'¨¦touffaient comme une h¨¦morragie interne?)--Sur la transparence de son visage le sang avait afflu¨¦, mettant du carmin sur la blancheur de sa chair avec le contact brutal du sang ¨¦pandu sur un linge. Le soleil entrait dans la chambre et baignait les courtines du lit. L'oeil fixant le vague, les narines dilat¨¦es, belle d¨¦j¨¤ de la froide beaut¨¦ des vierges expirantes, elle ¨¦voquait la nature ¨¤ son renouveau, et, dans le mirage de ses esprits, elle revoyait nos plus douces heures de plaisir, nos fuites dans la campagne, nos d?ners dans les fermes au milieu des basses-cours tumultueuses, le petit coq qui sautait sur la nappe, ou le joli chat craintif qu'elle mettait ¨¤ l'abri du despotisme d'un gros terre-neuve:--?Nous irons, dis moi, nous irons encore..., tu sais dans la vall¨¦e aux moulins, o¨´ nous nous arr¨ºtions pour boire du lait, pr¨¨s du ruisseau bord¨¦ de saules o¨´ les mamans canards ont de si jolis poussins jaunes... et puis..., n'est-ce pas, nous ferons de grands bouquets; la main dans la main, nous retournerons, bien seuls, dans les sentiers... ne dis pas non,... oh! je suis si heureuse... si heureuse!...? Elle parlait, parlait toujours, avec la po?tique ¨¦loquence des choses qu'on doit quitter et des sensations qu'on va perdre, sans en avoir conscience.--Elle s'¨¦puisait peu ¨¤ peu, et dans une douloureuse quinte de toux elle s'¨¦vanouit pour toujours, me serrant la main plus fort et murmurant encore faiblement comme un enfant qui s'endort:... l'amour... avec toi,... c'est si bon!--?. Pauvre ador¨¦e! Certes, dans la fra?cheur de notre adolescence, l'amour c'¨¦tait si bon, si plein de croyances, si rayonnant de clart¨¦, si intime et si vrai--tu as aim¨¦ avec toutes les forces de ta candeur, et tu es sortie palpitante de plaisir, avant de go?ter ¨¤ la lie des d¨¦sillusions et des infamies, avant les tristes lendemains de la vie heureuse. Je suis rest¨¦ Moi et je t'aime encore, car tu es ma jeunesse, la franchise de mon ame et le miroir de mes premiers sentiments.--J'ai vu, depuis, que l'amour tel qu'on le comprend ou qu'on le fait dans le monde, et tel aussi que la soci¨¦t¨¦ l'a cr¨¦¨¦, ¨¦tait un guet apens et je me suis arm¨¦ contre les soup?ons, les trahisons, les perfidies, les ruses et astuces de la femme, car sur la carte de tendre, on ¨¦gorge les agneaux et la force ind¨¦pendante de l'amant prime le droit d'esclavage du mari. Dans cette petite chambre j'aime ¨¤ revivre mon pass¨¦, je retrouve un calme langoureux et bienfaisant au sortir des orgies de la chair ou des lassitudes de l'esprit.--L'hiver j'allume de grands feux dans l'atre, comme si elle allait revenir, gel¨¦e, avec cette toux profonde qui me faisait si mal, et qu'elle dissimulait dans un sourire morbide. L'¨¦t¨¦ j'y viens donner audience au soleil, aux effluves printanni¨¨res, je place pr¨¨s de moi son fauteuil vide, aux coussins de soie, ses petites babouches de velours blanc tra?nent ¨¤ terre, et, sur le piano ouvert, je place sa chanson favorite: alors je parcours quelque vieux po¨¨te, les yeux demi-ferm¨¦s, le coeur engourdi, et il me semble qu'au milieu d'accords confus j'entends sa voix exquise murmurer comme autrefois ces stances Ronsardiennes, sur un rhythme enchanteur: Quand au temple nous serons Agenouillez, nous ferons Les d¨¦v?ts, selon la guise De ceux, qui, pour louer Dieu, Humbles, se courbent au lieu Le plus secret de l'¨¦glise. Mais, quand au lict nous serons Entrelac¨¦s, nous ferons Les lascifs, selon les guises Des amans, qui librement Pratiquent folastrement, Dans les draps cent mignardises. Je crois sentir le frisson de ses doigts sur l'ivoire des touches, tandis que, comme une berceuse, la mignonne poursuit son chant avec une langueur plus accentu¨¦e, plus ¨¦mue et plus chaude. Pourquoi doncque, quand je veux Ou mordre tes beaux cheveux Ou baiser ta bouche aim¨¦e, Ou toucher ¨¤ ton beau sein, Contrefais-tu la nonnain Dans un cloistre enferm¨¦e? Pour qui gardes-tu tes yeux Et ton sein d¨¦licieux, Ta joue et ta bouche belle? En veux tu baiser Pluton, L¨¤-bas, apr¨¨s que Charon T'aura mise en sa nacelle? Sa voix dans ma pens¨¦e devient plus faible ¨¤ l'approche de ces stances fun¨¨bres que nous r¨¦p¨¦tames si souvent, sans songer ¨¤ la r¨¦alit¨¦; cependant la vibration de ses paroles tinte encore ¨¤ mon oreille semblables ¨¤ ces ballades allemandes qui s'affaiblissent en prenant fin: Apr¨¨s ton dernier tr¨¦pas, Gresle, tu n'auras l¨¤-bas Q'une bouchelette blesmie, Et quand, morte, je te verrois, Aux ombres, je n'avou'rois Que jadis tu fus m'amie. Ton test n'aura plus de peau, Ni ton visage si beau N'aura veines ni art¨¨res; Tu n'auras plus que des dents Telles qu'on les voit dedans Les testes des cimeti¨¨res. Doncques, tandis que tu vis, Change, ma?tresse, d'avis, Et ne m'espargne ta bouche; Incontinent tu mourras: Lors tu te repentiras De m'avoir ¨¦t¨¦ farouche. H¨¦las! sa douce jouvence est pass¨¦e, mais elle ne peut se repentir! Lorsqu'elle avait termin¨¦ cette suave m¨¦lop¨¦e, elle se levait brusquement et m'enla?ant par derri¨¨re, m'¨¦treignant comme un ¨ºtre qu'on peut perdre, me renversant sur sa gorge, elle m'embrassait avec avidit¨¦, elle se donnait ¨¤ moi, elle ¨¦tait affol¨¦e comme si elle eut compt¨¦ ses jours et ses nuits, et jur¨¦ de ne rien regretter selon les pr¨¦sages du po¨¨te vend?mois. En ouvrant ce tiroir je trouve ses lettres et les miennes: tout un roman qu'il faut laisser in¨¦dit, ¨¤ l'abri du vulgaire. Une une, je les relis sans y trouver de quoi brutaliser la d¨¦licatesse de mes souvenirs; ces tendres billets parfum¨¦s ont une candeur de passion, une verve d'amour, un brillant d'expression qui me transportent. Le coeur a son style et son ¨¦loquence, l'un et l'autre sont simples et touchants, ils frappent plut?t l'ame qu'ils n'¨¦blouissent l'esprit; ils ont le path¨¦tique de la foi et la grande beaut¨¦ des paroles soudainement issues des sensations m¨ºmes qui les ont fait prof¨¦rer.--A quelle ¨¦cole autre que l'amour, une femme pourrait-elle apprendre un art si fin d'analyse? Sur quelle palette d'adjectifs, dans quels dictionnaires des passions puiserait-elle ces nuances expressives, ¨¤ la fois sobres et alambiqu¨¦es? Le cerveau livre hativement ses tr¨¦sors quand l'incendie est allum¨¦ dans le coeur et que la raison en s'enfuyant laisse tout au pillage des sentiments majeurs.--Il est des pages qui me feraient pleurer et rougir de plaisir au m¨ºme instant, il en est d'autres que je d¨¦guste savoureusement dans ma t¨ºte, comme ces sucreries quintessenci¨¦es qu'on laisse fondre en gourmet sur les muqueuses les plus sensuelles. Jolies pattes de mouches, coquetteries f¨¦minines, petits mots doucereux, locutions adorables, n¨¦ologismes venus de l'ame, ¨¤ quelle litt¨¦rature peut-on vous comparer! Comme Mme de S¨¦vign¨¦ est froide et minaudi¨¨re aupr¨¨s des vivantes amoureuses et des br?lants ¨¦pistoliers. Pr¨¨s de ses lettres, dans une vaste cassette de Lapis-lazuli enchass¨¦ d'or, sa longue chevelure blonde est ¨¦tendue plusieurs fois roul¨¦e sur elle-m¨ºme. Elle me l'avait promise maintes fois, et lorsqu'elle resta bl¨¦mie sur l'oreiller, froide et presque violac¨¦e, j'eus l'h¨¦ro?que volont¨¦ de couper moi-m¨ºme cette toison superbe, je fis crier les ciseaux dans cette chevelure ruisselante, ¨¤ la racine, et je me pris ¨¤ sanglotter pu¨¦rilement, quand je vis cette ch¨¨re petite t¨ºte de morte, rase, mignonne et gar?onni¨¨re, comme ces visages ¨¦tranges de babys des peintures anglaises.--N'ai-je pas eu depuis souvent la faiblesse de sortir ces nattes de leur ¨¦crin, de les baiser avec passion, de les manier, de les tresser, de me complaire ¨¤ les enlacer autour de mes bras, de mon cou et quelquefois de m'endormir avec elles.--On a dit avec v¨¦rit¨¦: En amour plus on est d¨¦licat, plus on s'amuse aux bagatelles. Mais ces bagatelles des amours d¨¦funtes, de quel nom peut-on les nommer? Ici, dans un coffret ¨¦troit de bois de rose, je retrouve une branche de lilas fan¨¦e, cueillie, au printemps de l'ann¨¦e, dans l'Eldorado des jouissances compl¨¨tes, ¨¤ la campagne, pendant une nuit ¨¦toil¨¦e et sereine o¨´ j'¨¦prouvai, en sa possession, des sensations si fra?ches et si enti¨¨res que je fus heureux jusques aux larmes. Nulle page de mon existence galante n'a pu et ne pourra jamais effacer la f¨¦licit¨¦ immense, l'¨¦panouissement de joie intime qui me ravit alors en faisant tressaillir jusqu'aux fibres les plus tenues de mon ¨ºtre. Rien ne nuit tant au temps que le temps, disait Machiavel. Il en est ainsi des regrets qui sont tu¨¦s par les souvenirs, ceux-ci demeurent plus doux que ceux-l¨¤, moins violents et plus flatteurs; l'imagination r¨¦tablit l'harmonie apr¨¨s le fracas des premi¨¨res douleurs, et je reviens ici, dans ta chambre, ma mignonne, plus calme, plus amoureux du pass¨¦ que jamais. Je me plais ¨¤ cohabiter dans ce milieu avec tout ce qui fut ¨¤ toi et tout ce qui fut sur toi; bijoux, soieries et toilettes, bonbonni¨¨res et ¨¦ventails, jusqu'¨¤ ces tissus intimes qui emprisonn¨¨rent tes graces ondoyantes et tes beaut¨¦s secr¨¨tes. Et vous objets qu'elle aimait, livres d'amour que nous lisions ensemble, gravures friponnes, statuettes l¨¦g¨¨res de Saxe, petits miroirs qui doubliez sa beaut¨¦; glaces qui refl¨¦tiez nos plaisirs, je vous contemple avec ivresse et ne puis vous quitter. Larges divans, coussins moelleux, tapis d'Orient, t¨ºte ¨¤ t¨ºte ¨¦vocateur de caresses, toi surtout lit babillard; vous tous, Meubles, champs de bataille de nos tournois d'amour, vous qui me v?tes tour ¨¤ tour Hercule et Adonis, amant vainqueur et amoureux vaincu, vous resterez toujours mon bien, ma possession, car avec elle et dans votre confort j'ai oubli¨¦ la vie, car sur vous j'ai sabl¨¦ le bonheur dans le hanap des volupt¨¦s, sur vous aussi j'ai sem¨¦ avec insouciance, ma jeunesse et mon sang, ma cervelle et mon ame, le meilleur de mon moi, ma sensibilit¨¦ du coeur et ma virilit¨¦ des sens. O la seule amante aim¨¦e, je reviens chaque jour faire ce tendre voyage autour de ta chambre, me rappeller ta grace et tes fructicoseux baisers, car ne pouvant sentir tes palpables r¨¦alit¨¦s, je pense avec Brant?me, ce cavalcadour des Dames galantes qui t'¨¦gayait si fort, que, si le plaisir amoureux ne peut toujours durer, pour le moins la souvenance du pass¨¦ contente encore. [Illustration] ¨¦PH¨¦M¨¦RIDES DES SENS V¨¦nus sauve toujours l'amant qu'elle conduit. H. DELATOUCHE. A MADAME ***, A PARIS, Votre lettre, mon amie, avant de me parvenir, a couru le monde comme une folle aventuri¨¨re. Je l'ai re?ue seulement il y a quelques jours, dans ma myst¨¦rieuse retraite. La poste encore l'avait-elle marqu¨¦e d'estampilles plus nombreuses que celles que nous v?mes, s'il vous en souvient, certain soir, sur le passe-port d'un envoy¨¦ chinois. Vous me mandez qu'absent de Paris depuis pr¨¨s de dix-huit mois, on daigne s'inqui¨¦ter fort de ma disparition dans le milieu ¨¦l¨¦gant et f¨¦minin o¨´ j'avais coutume de me laisser vivre. Les gageures sont ouvertes, dites-vous, et, tandis que l'envahissante comtesse de C*** professe, avec des sous-entendus, l'opinion que je suis retir¨¦ dans quelque Chartreuse chanter matines sur les dalles froides d'un prieur¨¦, la jolie petite baronne de P*** tient pour un mariage, en due forme, avec voyage circulaire ¨¤ prix r¨¦duit autour de la lune de miel.--La plupart de vos belles amies protestent cependant, et affirment avec raison qu'un misogame aussi ent¨ºt¨¦ que je le suis, ne saurait contracter des liens si l¨¦gitimement contraires ¨¤ ses opinions. La tendre et vaporeuse madame de L***, concluez-vous, ajoute en soupirant qu'une douce et enla?ante passion m'encl?t dans les roses du plaisir et des d¨¦lices partag¨¦es; seule, la vieille douairi¨¨re hoche la t¨ºte dans son fauteuil et d¨¦clame sentencieusement contre les ¨¦quip¨¦es incons¨¦quentes de la jeunesse. Le tableau est bien en place, et je le vois d'ici, avec la mise en sc¨¨ne de votre salon d¨¦licieux, au milieu des all¨¦es et venues de votre jour de r¨¦ception.--Eh bien! mon adorable petite reine, toutes ces caillettes, dans ce gentil jeu de cache-cache et de devine-devinotte, br?lent peut-¨ºtre, mais ne d¨¦couvriront pas assur¨¦ment le but r¨¦el de mon exil volontaire et les causes dominantes de mon s¨¦jour aux champs. Laissez-moi vous dire que je vous soup?onne tout particuli¨¨rement d'une haute dose de curiosit¨¦ ¨¤ mon endroit, et peut-¨ºtre, par esprit tracassier, devrais-je laisser languir votre attention pour donner plus longtemps carri¨¨re aux broderies ravissantes de votre imagination. La v¨¦rit¨¦ tue le r¨ºve que le myst¨¨re nourrit; je veux bien croire cependant que l'int¨¦r¨ºt que vous n'avez, en toute occasion, cess¨¦ de me t¨¦moigner, vous donne quelques droits ¨¤ mes confidences; mais aujourd'hui, il ne s'agit pas seulement d'un petit conte saupoudr¨¦ de sel grivois, d'une anecdote scandaleuse, ni m¨ºme d'un r¨¦cit purement galant; les faits que j'ai ¨¤ vous exposer rentrent dans le domaine de la confession intime et compl¨¨te, je vous fais donc mieux qu'une confidence, et, pour bien ¨¦couter les variations fantastiques et m¨¦lo-dramatiques de cette aventure, je r¨¦clame votre recueillement. Ordonnez donc ¨¤ Rosine de vous laisser seule et de condamner votre porte, puis daignez me donner audience, ¨¤ huis-clos, comme autrefois, dans ce galant oratoire tendu de cr¨ºpe de chine bleu pale, sur le mo?lleux confessionnal de votre causeuse, o¨´ pendant d'heureux jours, l'amour--qui sait, peut-¨ºtre le caprice--fut entier entre nous. Ma lettre vous semblera sans doute longue, ¨¤ moins que la curiosit¨¦ f¨¦minine ne vous donne du courage; quoiqu'il en soit, comme accessoires des sensations o¨´ des sentiments, qu'elle peut provoquer, munissez-vous d'un mouchoir de fine batiste, d'un flacon de sels anglais, d'une bo?te de pastilles ambr¨¦es, de votre mignon ¨¦ventail, paravent de la pudeur, et maintenant ¨¦coutez-moi. Vous me connaissez assez pour ne pas mal interpr¨¦ter la brusquerie de certaines locutions; j'ai appris pour ma part ¨¤ appr¨¦cier votre bonne camaraderie qui ne s'effarouche pas trop des fa?ons gar?onni¨¨res, et je vous d¨¦taillerai mon cas avec la familiarit¨¦ d'une causerie d'homme ¨¤ homme. Il vous souvient sans doute que, la derni¨¨re fois que j'eus l'honneur de vous voir, je vous fis part d'une grande r¨¦solution qui paraissait devoir ¨ºtre in¨¦branlable. Je m'¨¦tais d¨¦cid¨¦--dois-je vous le rappeler,--ne poss¨¦der, quoiqu'il advint, mes ma?tresses qu'une seule fois. Cette d¨¦termination vous fit rire aux larmes, et vous vous moquates de moi comme un joli petit d¨¦mon, croyant ¨¤ une nouvelle boutade de mon esprit inquiet, lorsque ce n'¨¦tait que la r¨¦sultante de raisonnements bas¨¦s sur la logique la plus galante. Je mis donc ma volont¨¦ au service de mon jugement; je me pris la main et me fis le serment de ne pas faillir aux engagements que je m'¨¦tais impos¨¦s. Je rompis tout d'abord avec madame de N***, que j'avais prise par un instinct curieux; on disait tant de petites calomnies sur ses go?ts et l'¨¦tranget¨¦ de son ¨ºtre, que je me devais ¨¤ moi-m¨ºme de constater la v¨¦rit¨¦, et je dois ¨¤ celle-ci de proclamer hautement l'exag¨¦ration du bruit public. Madame de N*** se montrait, j'en conviens, un peu excessive dans la manifestation de ses d¨¦sirs, mais aussi elle ¨¦tait tendre ¨¤ l'extr¨ºme, attentive ¨¤ tous les raffinements du bonheur, servile dans le plaisir et incitante au possible. Je la quittai presque avec regret, cependant, comme il faut se m¨¦fier des feux qui durent trop et qui dess¨¨chent ceux qui en sont l'objet, je me retirai brusquement de ce corps en combustion dont quelques journ¨¦es de larmes eurent probablement raison. C'est alors mon amie, que je d¨¦ployai ma devise en libert¨¦.--Never more, disais-je, et tous les ¨¦chos de mes esprits r¨¦p¨¦taient never more. Je saluai une l¨¦gion de ma?tresses de cet axiome sans espoir; je les avais eues toutes selon mes principes, et aucune ne voulait s'¨¦lever ¨¤ la hauteur sublime de ce: jamais plus. Ce fut une chasse ¨¤ travers les taillis de Paphos. Les Nymphes cette fois couraient apr¨¨s le faune, et le pauvre satyre, accul¨¦ par ces diables roses, toujours volontaire et toujours r¨¦pondant: jamais plus, luttait encore davantage au-dedans de lui-m¨ºme que contre l'enla?ante et inexorable poursuite de ces d¨¦moniaques. Je pus m'apercevoir, en cet instant, que les femmes sont semblables aux enfants qui balbutient: encore, et je vis que dans une existence de c¨¦libataire, on doit craindre plut?t l'exc¨¨s de l'amour que la cr¨¦ance du plaisir. Mes mutines cr¨¦anci¨¨res se rebellaient, toujours vaillantes, jamais lasses, elles suivaient pas ¨¤ pas mon ombre, comme ces louves ardentes qui r?dent aux alentours des fermes, dans la campagne, ¨¤ la piste d'un vigoureux matin. Ce fut un orage d¨¦cha?n¨¦ sur ma t¨ºte pendant de longs mois; chaque jour en totalisant ma dette ¨¤ l'¨¦ternel f¨¦minin, je l'augmentais davantage.--Lettres, visites de toute heure, impr¨¦cations, supplications, menaces, pamoisons, sanglots ¨¦touff¨¦s, rien ne me fit d¨¦faut; dans ce si¨¨ge en r¨¨gle autour de ma puissance virile, et de ma passive r¨¦sistance, la rivalit¨¦ des assaillantes paraissait en outre exciter leur ardeur. Souvent, au milieu de ces longues plaidoiries du d¨¦sespoir, j'¨¦tais sur le point de m'attendrir; je contemplais des visages amaigris, des yeux br?l¨¦s par les larmes, des chevelures d¨¦faites et des corsages entr'ouverts qui avaient l'¨¦loquence de la chair, j'¨¦coutais des voix calines, harmonieuses, frissonnantes d'¨¦motion, mais, sur le point de c¨¦der, je me redressais, dans toute mon int¨¦grit¨¦, et reprenais ma force et l'¨¦nergie romaine et pontificale de mon: non possumus. Aupr¨¨s de mon apparente froideur, la sensualit¨¦ br?lait comme un encens, m'apportant au cerveau une griserie de luxure, et il me semblait parfois, que, semblable un dieu sculpt¨¦ dans du marbre, je devais regarder d'un oeil indiff¨¦rent la flamme de ces ames aimantes qui se consumaient vainement comme autant de longs cierges de cire devant ma majest¨¦ souveraine. Ces passions incandescentes m'avaient d¨¦ifi¨¦; aussi, pour conserver le culte de ma volont¨¦ et rester fid¨¨le ¨¤ ma foi jur¨¦e, je demeurai impassible et sourd aux pri¨¨res comme toutes les divinit¨¦s.--Sur mon front marmor¨¦en, n'avais-je pas opiniatrement grav¨¦: never more? Si j'osais, mon amie aim¨¦e, vous conter plus d'un d¨¦tail, et vous montrer comment ces femelles ¨¦perdues s'offraient moi, s'agriffaient ¨¤ ma t¨ºte, ¨¤ mon coeur, ¨¤ mes sens surtout, vous ne voudriez point me donner un d¨¦menti, mais je gage, qu'en vous-m¨ºme vous seriez incr¨¦dule, et songeriez que l'humanit¨¦ est plus digne, plus alti¨¨re, et que la cr¨¦ature faite de limon est moins bestiale dans ses app¨¦tences charnelles ou plus retenue dans l'expression de ses d¨¦sirs. Afin de calmer un peu ces agitations, de me donner un l¨¦ger repos en me d¨¦sennamourant tout-¨¤-fait,--sans toutefois renoncer ¨¤ une pratique dont la th¨¦orie ¨¦tait si ch¨¨re ¨¤ mon jugement et par suite ¨¤ ma vanit¨¦,--je pris un biais et mis du sentiment dans du Marivaudage; c'¨¦tait doser la sottise en pralines, direz-vous, mais la sentimentalit¨¦, ainsi qu'un masque de satin, devait me pr¨¦server du hale que causent toujours les ardeurs de la passion trop militante. Je jetai, ¨¤ cet effet les yeux sur madame V***, douce et langoureuse comme une tourterelle bless¨¦e; je me pr¨¦sentai ¨¤ elle sobrement, comme converti par sa candeur extr¨ºme, et la mystifiai au point qu'elle crut voir en moi le plus d¨¦vot des disciples de Platon. Madame V*** n'¨¦tait pas encore un de ces fruits m?rs, duveteux, provocants, ao?t¨¦s dans l'exub¨¦rance de leur carnation superbe, c'¨¦tait une petite fleur fine et d¨¦licate, qui devait s'¨¦panouir aux baisers de l'amour et s'effeuiller aux premi¨¨res froidures de la galanterie. Elle accusait par sa beaut¨¦ fluette tout au plus vingt-deux printemps, et toutes ses mani¨¨res r¨¦v¨¦laient un sentiment candide, comme une virginit¨¦ ouat¨¦e d'id¨¦al. Son mari, un petit vieux sec et ¨¤ voix f¨ºl¨¦e, ¨¦tait pareil ¨¤ ces saules bris¨¦s, rabougris, trapus, difformes, o¨´ ne nichent plus que les hibous et semblables encore ¨¤ ces cloches ¨¦br¨¦ch¨¦es dont manque le battant.--Madame V*** ¨¦tait mari¨¦e devant le monde et sacrifi¨¦e devant l'hymen.--Une telle conqu¨ºte devait me tenter, mais j'¨¦tais si las de libertinage que je songeais plut?t ¨¤ surprendre son coeur qu'¨¤ poss¨¦der ses charmes. Avec mon but immuable de ne jamais renouveller ma reconnaissance ¨¤ la banque de l'amour, vous pensez bien, mon amie, que, euss¨¦-je d? l'avoir (puisque la nature m¨ºme conduit ¨¤ la possession en d¨¦pit du sentiment) rien ne me hatait absolument, bien au contraire. Je pouvais donc tirer les cartes avec la mine d¨¦sint¨¦ress¨¦e d'un homme qui ne tient point ¨¤ gagner la partie. Je fis ma cour assid?ment ¨¤ madame V***, parlant d'amour avec l'expression d'une ame d¨¦p¨ºtr¨¦e de la mati¨¨re, toujours r¨¦serv¨¦, ponctuel, Tartuffe en diable, demandant ¨¤ baiser une mitaine et ne paraissant jamais troubl¨¦ par des sensations corporelles; un anglais, ¨¦l¨¨ve de Brummel, e?t envi¨¦ mes proc¨¦d¨¦s corrects; je poussais bien quelques soupirs, mais ne les soulignais point, dans l'esp¨¦rance qu'ils arrivaient affranchis ¨¤ leur adresse. On ne quitte gu¨¨re les volupt¨¦s que par lassitude, disait Saint-Evremont, c'¨¦tait mon cas, et malgr¨¦ mon nouvel itin¨¦raire d'amoureux, je me consid¨¦rais comme en vill¨¦giature au milieu des pu¨¦rilit¨¦s de mon com¨¦disme de jeune premier. Je traitais madame V*** en flaneur; la promenade pour moi avait l'agr¨¦ment des lentes d¨¦marches ¨¤ travers champs, sans avoir l'attrait d'un rendez-vous des sens ou l'int¨¦r¨ºt d'un but imm¨¦diat ¨¤ atteindre. H¨¦las! le croiriez-vous, ma sentimentale et innocente amante progressait en sens contraire ¨¤ mes id¨¦es; chaque jour le feu s'allumait davantage sur ses joues, dans ses yeux et sur l'incarnat de ses l¨¨vres; elle devenait craintive et semblait se d¨¦fier d'elle-m¨ºme; quelquefois elle me fuyait et je la laissais faire, mais aussit?t elle revenait avec une lueur de tristesse, comme si elle se fut trouv¨¦e toute esseul¨¦e loin de moi. D¨¦j¨¤ ses mains touchaient les miennes avec plus de fi¨¨vre et de moiteur, d¨¦j¨¤ aussi je crus entrevoir ces petits mouvements brefs, saccad¨¦s, inquiets, qui indiquent des affections n¨¦vritiques chez la femme troubl¨¦e. Ces constatations me causaient ¨¤ la fois un plaisir myst¨¦rieux et un d¨¦sespoir ¨¦trange; l'¨¦cole buissonni¨¨re avec elle m'¨¦tait agr¨¦able, et je songeais qu'en entr'ouvrant la porte d'un bonheur fugitif, elle allait cr¨¦er ¨¤ jamais entre nous l'ab?me des paradis perdus. Il me faudrait la sacrifier, apr¨¨s une initiation incompl¨¨te aux joies terrestres, pour ne pas mentir ¨¤ la manifestation de mes opinions volontaires, et cette situation ambigu? de mon esprit,--qui semblera ridicule aux ames faibles,--me plongeait dans l'inqui¨¦tude et la crainte de faillir plusieurs fois, apr¨¨s le plaisir unique ¨¤ la jouissance duquel je devais m'astreindre. Vous qui connaissez les luttes de mes sentiments dans l'ar¨¨ne de ma cervelle, vous comprendrez les cons¨¦quences de ma lubie, ? ma charmante amie; le despotisme de mes caprices vous a laiss¨¦ d'assez nombreux souvenirs pour que vous puissiez vous mettre ¨¤ la port¨¦e de mes querelles int¨¦rieures en cet instant, sans me taxer de folie. Tel ce petit savoyard qui n'avait qu'un pauvre sou ¨¤ d¨¦penser, s'en allait, h¨¦sitant s'il ach¨¨terait l'orange que convoitaient ses d¨¦sirs ou s'il conserverait son joli sou pour ne pas mordre ¨¤ la gourmandise de ces pommes d'or; tel j'¨¦tais, et j'avais bien envie de conserver mon pauvre petit sou de savoyard t¨ºtu, pour le jeter aux mains d'une femme moins sinc¨¨re et plus friponne que madame V***.--Celle-ci me prit mon sou, cependant, et voici comment, sans trop de d¨¦tails inutiles ou d'analyses oiseuses. Un soir d'¨¦t¨¦ qu'elle ¨¦tait ?veuve,? ¨¤ la campagne, nous nous trouvions ensemble, apr¨¨s diner, dans un pavillon d¨¦sert aupr¨¨s d'un grand parc; c'¨¦tait l'heure douce et attristante du cr¨¦puscule, quand le soleil rouge descend ¨¤ l'horizon et que la m¨¦lancolie, comme un fluide magn¨¦tique, plane sur la nature qui s'endort. La journ¨¦e avait ¨¦t¨¦ chaude, et tous deux, dans la p¨¦nombre, nous semblions bercer des r¨ºves vagues sans songer ¨¤ nous parler. Dans l'air ti¨¨de, montaient lentement avec une harmonie p¨¦n¨¦trante, le cri monotone des grillons sous l'herbe, et le coassement in¨¦gal, plaintif et lointain des grenouilles, dans les marais voisins; quelques oiseaux attard¨¦s battaient encore de l'aile sur le sommet des grands ch¨ºnes, et dans la vall¨¦e, des jeunes filles et des gars ¨¤ voix male chantaient une ancienne ronde du pays singuli¨¨rement rhythm¨¦e, dont le refrain nous arrivait affaibli mais distinct: L'amour carillonne, Et j'entends qu'il sonne Du haut du clocher, L'heure du berger. Je dois avouer, qu'en cet instant, j'¨¦prouvai et sentais rena?tre en moi toute la po¨¦sie amoureuse et toutes les amours po¨¦tiques de mes dix-huit ans; un sentiment profond m'envahissait; je me croyais fr?l¨¦ par de singuliers frissons dans le dos et mes yeux ¨¦taient humides de bonheur. J'entendis deux longs soupirs auxquels je r¨¦pondis; nos mains se rencontr¨¨rent, se press¨¨rent avec force, je m'agenouillai pr¨¨s d'elle, et la renversant audacieusement dans mes bras, je d¨¦vorai gloutonnement le plaisir sur ses l¨¨vres.--Ah! mon amie, j'¨¦tais perdu! * * * * * Quelle prostration j'¨¦prouvai en sortant de mon ivresse, en me rappelant mes engagements et en pensant ¨¤ ceux qu'on allait exiger de moi. Je ne prof¨¦rai pas une parole, mais je pleurai presque comme un enfant, b¨ºtement, sans savoir pourquoi. J'eus honte en ce moment de ces larmes bienheureuses qu'elle entendait couler, je voulus les excuser pour me redresser ¨¤ mes propres yeux, et comme elle me demandait timidement, avec ce ton adorable de Chlo¨¦ ¨¤ Daphnis: ?Pourquoi pleures-tu?? J'eus une r¨¦ponse horrible, folle, pleine de m¨¦pris pour l'humanit¨¦, pour l'amour, pour les femmes et pour moi-m¨ºme, je fis cette r¨¦ponse cynique.--... Pardonnez-moi..., mon amie, dois-je oser?--Je r¨¦pondis,--ma foi, j'aurai la cranerie de vous le r¨¦p¨¦ter.--Je r¨¦pondis avec une sorte de f¨¦rocit¨¦ et de rage insens¨¦e: ?Quand on pense que les chiens font cela!? En prof¨¦rant ces paroles, je devais avoir un air farouche, car l'impression qui me les avait dict¨¦es ¨¦tait sombre et cruelle. C'¨¦tait donc l¨¤ o¨´ cette sentimentalit¨¦ si trompeuse m'avait men¨¦ insensiblement? C'¨¦tait donc l¨¤ le corollaire in¨¦vitable des passions sacr¨¦es entre sexes diff¨¦rents? Je m'¨¦tais accoutum¨¦ avec elle ¨¤ vivre si enti¨¨rement en dehors de mes sens que cette rebellion de la chair inassouvie m'¨¦coeurait comme si, en voulant planer dans les airs, je fusse tomb¨¦ dans la boue avec un cri indign¨¦ contre ma pesanteur individuelle. La pauvre femme ¨¦tait alt¨¦r¨¦e; la gracieuset¨¦ de sa chute s'effa?ait devant la fl¨¦trissure impos¨¦e ¨¤ la mienne, ses remords se taisaient pour ne pas surexciter les miens davantage. Vous jugez bien cependant que je n'¨¦tais pas homme ¨¤ ne point profiter de ma cruelle r¨¦plique, et je mis ¨¤ profit cet ¨¦clair de d¨¦mence, puisque mon petit sou d'auvergnat m'¨¦tait si irr¨¦missiblement d¨¦rob¨¦. Je devins un cabotin infame, je parlai de nos devoirs, des souillures du p¨¦ch¨¦, du vide que le plaisir laisse toujours apr¨¨s lui; je fis appel ¨¤ sa raison, ¨¤ ses souvenirs d'enfance, ¨¤ ses joies de fillette, j'invoquai m¨ºme la loyaut¨¦ de l'¨¦poux qui lui avait donn¨¦ son nom et l'honorabilit¨¦ des liens qu'elle avait contract¨¦s. Pour moi, dans ce sermon attendri, je me frappais la poitrine et me d¨¦sesp¨¦rais avec une ¨¦motion communicative, tour ¨¤ tour m'indignant contre ma propre faiblesse et les insinuations de Satan, et tour ¨¤ tour aussi, projetant de m'imposer de dures p¨¦nitences, et de vivre ¨¤ l'avenir dans une sagesse continente et une aust¨¦rit¨¦ claustrale. Tout ce fatras j¨¦suitique fit un grand effet sur madame V***; elle sanglotait silencieusement et me contemplait comme un pontife en mission divine. Elle aussi s'accusait avec un fanatisme de d¨¦votion tr¨¨s sinc¨¨re. Peu ¨¤ peu, je la calmai, battant en retraite, et, ¨¦largissant le cercle de la cl¨¦mence c¨¦leste, je devins biblique; si bien que quand je pris cong¨¦ d'elle, nous nous ¨¦tions promis de demeurer unis dans une affection intime et toute spirituelle. ?Merci, ? merci, soupira-t-elle en me quittant, que vous ¨ºtes bon et grand, je suis tomb¨¦e pour vous, mon ami, je me rel¨¨ve par vous; je ne l'oublierai point, votre grandeur d'ame vous place au-dessus de votre amour; merci.? Pauvre petite cr¨¦ature, moi non plus je ne l'oublierai point, j'avais si bien jou¨¦ mon r?le avec elle, que je l'aime avec ce sentiment ¨¤ part que doivent ¨¦prouver les com¨¦diens lorsqu'ils songent, avec l'ivresse du triomphe, aux glorieuses soir¨¦es o¨´ ils se surpass¨¨rent. Je la revis depuis toujours douce et pudique et toute confite en religion.--Mon Dieu! aurai-je sauv¨¦ une ame apr¨¨s en avoir tant ¨¦gar¨¦es! Nous voici tout au plus, ma lectrice, curieuse, aux deux tiers de mon histoire, et je ne r¨¦pondrai pas d'¨ºtre aussi bref que je le voudrais dans le r¨¦cit qui va suivre et qui vous r¨¦v¨¦lera les motifs honorables de mon incognito.--Pour peu que vous affectionniez l'esprit des paraboles et la morale mise en actions, vous ne manquerez pas de faire ressortir, en ce qui me concerne, la v¨¦rit¨¦ reconnue de cet axiome vulgaire: on est toujours puni par o¨´ l'on a p¨¦ch¨¦.--Prenez cependant un temps de repos, ¨¦ventez-vous l¨¦g¨¨rement, croquez une de vos pastilles ¨¤ l'ambre, renversez vos graces avec plus d'abandon sur votre causeuse, et enfin ¨¦coutez les faits lamentables qui m'ont conduit dans la chaumi¨¨re rustique d'o¨´ je vous adresse ces lignes. Pour m¨¦nager tout retour offensif de madame V***, je me mis ¨¤ voyager. Pendant deux mois je courus la Belgique, la Hollande, la Suisse, pratiquant avec une aisance merveilleuse mon proc¨¦d¨¦ d'amour. En voyage on aime ¨¤ la nuit, ceci rentre dans les convenances, on ouvre tout au plus sa valise et l'on entr'ouvre ¨¤ peine son coeur.--Entre deux trains on embrasse une femme, avec la notion du temps qui s'¨¦coule, en se disant qu'on d¨¦gustera en wagon ses sensations par le souvenir. Il me faudrait ouvrir mon carnet pour vous narrer mes innombrables ¨¦chappades amoureuses, et la liste d¨¦taill¨¦e de ces plaisirs sur le pouce risquerait peut-¨ºtre de vous affadir. Revenons donc au point qui vous int¨¦resse r¨¦ellement pour ne plus le quitter. A Gen¨¨ve, pendant un trajet sur un des petits vapeurs du lac, dans un milieu cosmopolite de touristes, mon attention fut attir¨¦e par la remarquable beaut¨¦ d'une femme assise ¨¤ l'¨¦cart, qui regardait avec une attention vague et blas¨¦e les sites pittoresques qui sont reproduits avec tant de profusion banale sur tous les presse-papiers bourgeois ou les tabati¨¨res musique. Je pourrais, mon amie, vous en dresser un portrait saisissant, vous la montrer accoud¨¦e et r¨ºveuse ¨¤ l'avant du paquebot, vous d¨¦crire tous les brimborions de sa toilette de passag¨¨re et vous faire un d¨¦licieux petit pastel ou une eau-forte tr¨¨s mordue, tr¨¨s fouill¨¦e et burin¨¦e avec des ombres profondes, des m¨¦plats larges et bien en lumi¨¨re; je pourrais, de ma plume, tracer l'¨¦b¨¨ne de ses sourcils, l'abondance fauve de sa chevelure, busquer son nez aux narines fi¨¨res et voluptueuses, arquer ses l¨¨vres dans l'indiff¨¦rence et le d¨¦dain de leur expression, faire jaillir le feu de son regard, arrondir ce menton dans sa pro¨¦minence volontaire et contourner la petite conque adorable de son oreille sans bijoux, mais ces peintures nous ¨¦gareraient bien loin. Les romanciers qui se livrent ¨¤ cette chromo-lithographie litt¨¦raire ont d'excellentes raisons pour remplir les trois cents pages de leurs oeuvres de petits traits qui trompent l'oeil; ici, rien de cela, vous trouverez tous ces clich¨¦s de gravure en relief parmi le fatras des bas bleus ou des imitateurs de Chateaubriand; les meilleurs romans peuvent tenir dans un conte de cinquante pages, le reste est accord¨¦ ¨¤ la badauderie des d¨¦tails et je vous sais trop pratique, trop Lady like pour ne pas en user bri¨¨vement avec vous. Cette inconnue m'attirait, me fascinait par l'¨¦tranget¨¦ de son allure et le charme exotique de sa beaut¨¦ nettement originale; vous savez ces vers du classique Corneille: Il est des noeuds secrets, il est des sympathies Dont, par un doux rapport, les ames assorties, S'attachent l'une ¨¤ l'autre et se laissent piquer Par ce je ne sais quoi qu'on ne peut expliquer. * * * * * Il y avait s?rement une parent¨¦ entre nous, moins parent¨¦ des coeurs que parent¨¦ des sens et des caract¨¨res. Platon comparait les sexes ¨¤ des moiti¨¦s de poire qui cherchent leur seconde moiti¨¦; c'¨¦tait presque mon autre moiti¨¦; les p¨¦pins, ces yeux du fruit, recherchaient les p¨¦pins saillants des deux sections. Tels, en dehors de tout esth¨¦tique, des tron?ons de ver de terre coup¨¦ rampent instinctivement vers le m¨ºme point pour se souder l'un l'autre. Je la suivis ¨¤ Vevey, ¨¤ Divonne, Lausanne, je me fis son ombre muette, me profilant sur sa route pour mieux m'insinuer dans sa vie; dans les h?tels, aux tables d'h?te, au Reading room, dans les couloirs, jusque dans les ascenseurs elle me trouvait ¨¤ ses c?t¨¦s; je ne dormais que d'un oeil afin d'¨¦pier ses fuites matinales; nos valises se heurtaient dans les gares, nos coudes se fr?laient en wagon, mais ¨¤ part des politesses d'usage et des paroles timidement ¨¦chang¨¦es, j'¨¦prouvais comme une jouissance particuli¨¨re ¨¤ sentir battre mon coeur ¨¤ l'unisson du sien, sans que j'¨¦veillasse sa d¨¦licatesse f¨¦minine par une sotte d¨¦claration. L'exp¨¦rience m'a toujours prouv¨¦ que plus les amours paraissent languir dans la crainte d'un aveu, plus vite ils se fusionnent d'apr¨¨s la loi de la nature. La prise de possession ne m'inqui¨¦tait gu¨¨re et je laissais flamber mes d¨¦sirs autour d'elle comme autour d'un pudding la flamme d'un punch qu'on attise et agite avec insouciance. Mes th¨¦ories ne mettaient qu'une corde ¨¤ mon arc et je songeai qu'il me faudrait d¨¦bander trop t?t cet attribut de Cupidon...--vous n'oubliez pas... mon petit sou d'auvergnat? Ah! petit pr¨ºtre! ainsi que jurait le bon roi Louis, pouvais-je me douter que le hasard, avec son esprit du diable, allait se charger de nous accointer forc¨¦ment, de la mani¨¨re la plus incroyable et cependant la plus simple, puisque d¨¦j¨¤, du moins je le sentais, nos coeurs ardaient et nos corps se voulaient enti¨¨rement. Un soir, apr¨¨s une journ¨¦e de diligence, pendant laquelle notre taciturnit¨¦ ne s'¨¦tait point donn¨¦e le moindre d¨¦menti, mais aussi au cours de laquelle, dans l'encaissement d'un coup¨¦, nos ¨¦paules et nos mains s'¨¦taient press¨¦es jusqu'¨¤ la courbature et la fi¨¨vre des volupt¨¦s contenues, nous descend?mes c?te ¨¤ c?te dans une auberge o¨´ un dieu malin nous attendait sous l'apparence d'un suisse hospitalier et de belle mine. S'il me fallait vous dialoguer l'aventure, cela vous para?trait assur¨¦ment plus pittoresque, mieux expos¨¦, mais peut-¨ºtre aussi peu vraisemblable. L'auberge ¨¦tait isol¨¦e et si hautement bond¨¦e d'Anglais et de Cook's travellers qu'il ne restait qu'une chambre, une honn¨ºte chambre ¨¤ deux lits.--L'obs¨¦quieux majordome, d'un coup d'oeil expert, nous prit assur¨¦ment pour deux jeunes ¨¦poux tr¨¨s d¨¦sireux de passer la nuit sous le m¨ºme plafond; nos colis furent hiss¨¦s de concert dans un Eden de troisi¨¨me ¨¦tage;--je me gardai bien de protester, mais elle..., jetez de grands cris d'incr¨¦dulit¨¦, belle parisienne..., mais elle, avec une surdit¨¦ aussi forte que la mienne, laissa tout am¨¦nager pour deux et ne prof¨¦ra pas une parole contradictoire.--Je croyais r¨ºver, mon coeur battait ¨¤ se rompre, mais d'une voix aussi imp¨¦rative que possible, j'ordonnai qu'on montat le souper dans notre appartement. Quel souper ce fut l¨¤!--A l'¨¦poque de nos amours, ma charmante souveraine, nous n'e?mes jamais d'ambigus aussi relev¨¦s, dans le boudoir m¨ºme o¨´ vous lisez cette lettre.--Sous le regard glacial mais inquisiteur de notre officier de bouche cravat¨¦ de blanc, nous f?mes absolument corrects, parlant peu, avec ce flegme et cette indiff¨¦rence d'am¨¦ricains ¨¤ table; les plats d¨¦filaient comme au th¨¦atre pour la parade, c'est ¨¤ peine si nous effleurions de la fourchette les truites roses ou les sanglants roastbeefs. Lorsque les compotes et autres variantes d'entre-mets furent enlev¨¦es, quand nous f?mes seul ¨¤ seul, je retirai la clef de la porte que je fermai ¨¤ l'int¨¦rieur, et m'¨¦lan?ant audacieusement ¨¤ ses genoux avec un bonheur v¨¦ritable, je m'¨¦criai simplement: Enfin! et Merci!--La premi¨¨re exclamation ¨¦tait pour moi, la seconde ¨¦tait pour elle. Vous direz peut-¨ºtre que tout ce r¨¦cit est d'un fol qui frise l'impertinence et que tout auteur qui se respecte n'oserait jamais concevoir m¨ºme un roman sur une donn¨¦e aussi improbable. Vous avez foi en ma v¨¦racit¨¦ cependant, et vous me permettrez de ne pas trop argumenter sur ce sujet. La fin de cette lettre vous fera comprendre davantage pourquoi je ne puis m'¨¦tendre plus amplement dans cette description sous peine de me fatiguer. Au printemps tout est tendre dans la nature et le r¨¨gne v¨¦g¨¦tal ne peut subir de trop grandes pressions barom¨¦triques; ainsi, dans mon renouveau, avec un doux b¨¦gaiement de convalescence, l'¨¦crivain se cherche encore et ne se retrouve qu'¨¤ moiti¨¦ dans ma cervelle engourdie.--Plus tard! ah! plus tard, je vous donnerai des d¨¦tails qui ne vous laisseront aucun doute sur la parfaite authenticit¨¦ de mes assertions. Ne vous imaginez pas n¨¦anmoins que les choses se pass¨¨rent ¨¤ la dragonne entre nous; je fus tr¨¨s respectueux, tr¨¨s d¨¦cent, tr¨¨s loyal avec mon ¨¦trange camarade de chambre. Cette nuit-l¨¤, vous me croirez si bon vous semble, mais les deux lits furent absolument d¨¦faits et solitairement foul¨¦s; ils se rapproch¨¨rent peut-¨ºtre, mais ils ne se confondirent pas; nos soupirs faisaient un pont entre nos coeurs et je parus oublier tout-¨¤-fait les galanteries hatives du dix-huiti¨¨me si¨¨cle pour ne me souvenir que des continences de l'¨¦cole de Salerne. Pouvais-je changer en centimes ou en liards ma petite pi¨¨ce unique?--Certes non, il faut laisser vieillir l'amour comme le vin pour le boire, s'il est de bon cr?, et j'attendais le moment psychologique.--Un caprice qu'on n¨¦glige de satisfaire aussit?t, tout en l'excitant, se nourrit d'espoir, prend du ventre et devient passion. Or, je n'aime point que les feux que j'allume s'¨¦teignent trop vite, et si je m'¨¦loigne impitoyablement des brasiers aviv¨¦s par mon machiav¨¦lisme, il me pla?t de les sentir flamber derri¨¨re moi, gigantesques, rouges et superbes comme l'incendie d'une Sodome o¨´ les vices r?tissent et se tordent dans les cuissons du d¨¦sir, en vains appels mon libertinage. En me jetant ¨¤ ses genoux, en lui criant: Merci, je rendais grace ¨¤ l'honneur qu'elle m'accordait, ¨¤ la confiance qu'elle me t¨¦moignait, mais je me m¨¦fiais de moi-m¨ºme, car dans son regard souriant et trop ¨¦loquent je lisais ma damnation. Elle se nommait Ilka, et je pr¨¦voyais dans sa possession la sauvagerie magyaresque de sa race, plus volontaire que fantasieuse; il se d¨¦gageait de son corps svelte une ¨¦nergie et comme une bravoure d'¨¦cuy¨¨re bott¨¦e; ses mains de patricienne longues et tiss¨¦es de nerfs d¨¦licats mais tenaces et tendues comme des cordes de mandoline, accusaient dans l'activit¨¦ f¨¦brile des doigts une inqui¨¦tude persistante.--Tandis que je parlais ou plut?t que je murmurais pr¨¨s d'elle des d¨¦clarations br¨¨ves plus cranes et moins niaises que des fadaises amoureuses, elle me contemplait, se renversant, analysant tout en moi, trahissant ¨¤ peine par l'oscillation de ses narines ses sentiments int¨¦rieurs. La prunelle fixe de son oeil excitait ma verve et je l'enveloppais toute enti¨¨re de l'expression de mon individualit¨¦ pour faire p¨¦n¨¦trer mon ame par ses oreilles pendant que ses yeux buvant lentement les jeux de ma physionomie et les accents de mon caract¨¨re, ¨¦piaient la mobilit¨¦ de mes traits. A un moment, presque brusquement, elle me demanda: ?Votre main,? et ¨¤ peine lui avais-je livr¨¦ ma gauche que redressant la paume en l'air, curieuse comme une Gipsy, elle semblait y lire aussi ais¨¦ment que dans un livre, se montrant d'abord perplexe, puis se d¨¦ridant, enfin joyeuse s'¨¦lan?ant ¨¤ mon cou, m'embrassant sur le front et disant: ?Je ne m'¨¦tais pas tromp¨¦e, vous ¨ºtes un homme dans toute la puissance du mot, vous avez la volont¨¦, la force, vous me dominez, h¨¦las! je sens votre influence et ne puis m'y soustraire,--je suis vous.? Je souriais en moi m¨ºme, alors les confidences commenc¨¨rent, les baisers, ce sceau des ames, nous unirent moralement et l'¨¦trange et exquise cr¨¦ature se r¨¦v¨¦la ¨¤ moi plus extravagante, mais aussi plus grande et plus noble par l'esprit qu'elle ¨¦tait belle au physique. Pour moi, tout me s¨¦duisait en elle, sa profonde distinction qui ressortait de son maintien et de la petitesse de ses attaches, sa mine hautaine voil¨¦e de d¨¦dain vis-¨¤-vis du vulgaire, sa souplesse de panth¨¨re dans l'intimit¨¦ et l'accent de son langage francis¨¦, d¨¦pourvu de tout parisianisme, mais dict¨¦ selon les r¨¨gles de l'orthologie. Cette femme vraiment femme me reposait un peu de toutes les poup¨¦es ¨¤ ressort qui tombent en disant: maman; j'adorais ses farouches caresses avant m¨ºme qu'elle fut ¨¤ moi; si elle parlait de l'avenir de nos amours, elle y faisait briller comme l'¨¦clair du poignard dans l'ombre d'un drame; il y avait, en un mot, du diable dans sa personne, et je sentais qu'en me donnant ¨¤ elle j'allais signer un pacte avec mon sang. Le danger me tentait, la jeunesse aime ¨¤ le braver, m¨ºme et surtout en amour, j'allais trop t?t h¨¦las! y c¨¦der, tout le romantisme de ma bonne fortune m'y poussait, et je voulais conna?tre par la r¨¦alit¨¦, si Belz¨¦buth se m¨ºle parfois comme on le pr¨¦tend, aux hasards de la vie. Pendant plus de trois jours nous demeurames ensemble sans que je me d¨¦cidasse ¨¤ faire fondre mon pauvre petit sou dans cette fournaise p¨¦tillante; ma volont¨¦ devenait un ent¨ºtement dont je souffrais cruellement:--je n'ai jamais si bien saisi les cuissons ardentes de la vertu. Ilka ne comprenait rien ¨¤ ce platonisme ridicule, elle se tordait par instants ¨¤ mes pieds comme soumise ¨¤ mes d¨¦sirs, mais vaincue par les siens; un matin qu'elle ¨¦tait plus pale et plus agit¨¦e, elle fit quelques pas vers moi comme pour ¨¦clater dans un aveu brutal de ses faiblesses, puis se reprenant, comme honteuse, elle prit son petit pencil d'or armori¨¦ et ¨¦crivit sur un billet ces deux mots que je conserve et conserverai toujours:--?Je t'aime et je te veux: tue-moi ou prends-moi, mais que je ne voie plus ton indiff¨¦rence dont je languis et meurs trop lentement.? Ah! ma belle amie, il faut cueillir les fruits dans leur maturit¨¦ et prendre les femmes au midi de leur concupiscence; je devins Jupiter par le plaisir et Titan par mes exploits; ma volont¨¦ fit banqueroute, je dois en convenir; avec Ilka j'oubliai mes th¨¦ories de fat et l'¨¦nergie de ma r¨¨gle de conduite; je fus aveugl¨¦ par l'ivresse et apr¨¨s en avoir re?u d'elle cent baisers, j'eusse encore pay¨¦ de ma vie une seule de ses caresses. Cette fauve cr¨¦ature me br?lait de son amour ¨¤ ce point que je ne pouvais me d¨¦sacointer d'avec elle ni par la pens¨¦e, ni par les sens, ni par l'ame; je sombrai tout entier dans cette orgie de ma chair: cette indiff¨¦rence de coeur, cette ind¨¦pendance d'esprit, ce scepticisme des ¨¦go?smes ¨¤ deux, ces paradoxes sur les unions br?lantes, ce culte de mes conceptions personnelles, cette fiert¨¦ et ce despotisme inflexibles que vous me connaissez, je perdis tout dans les bras de mon idole. Nous rev?nmes ensemble ¨¤ Paris, et dans une villa des environs, ni trop loin ni trop pr¨¨s de la ville, elle prit plaisir se construire un nid selon mes go?ts. Je la quittais ¨¤ peine, car toute ¨¤ ses amours elle se recueillait dans son int¨¦rieur, bornant son horizon ¨¤ nos terribles jouissances. Je vous expliquerai bient?t de vive voix, ¨¤ mon retour aupr¨¨s de vous, les ¨¦tranget¨¦s, les caprices soudains de cette tigresse charmante, qui, aux l¨¦gendes et au fatalisme de son pays, joignait une d¨¦pravation d'esprit inou?e.--Pour me lier, pour me fixer ¨¤ elle, dans la crainte constante de me perdre, elle ne savait qu'imaginer; chaque jour, c'¨¦tait un nouveau rago?t libertin fortement piment¨¦ par l'ardeur de sa sensualit¨¦; chaque jour aussi, c'¨¦tait des exigences volontaires qui prenaient l'accent pu¨¦ril des mutineries amoureuses. Sa croyance au vampirisme la poussa un soir ¨¤ m'ouvrir follement une veine afin d'y boire mon sang ¨¤ petites gorg¨¦es comme un filtre immanquable pour me poss¨¦der ¨¤ jamais. Le temps s'¨¦coulait vite dans cette absorption de mon ¨ºtre; habile ¨¤ l'extr¨ºme, tour ¨¤ tour spirituelle ou sagace, apte tout concevoir et ¨¤ tout exprimer, j'avais, ¨¤ c?t¨¦ de la ma?tresse, un camarade g¨¦nial et nos conversations prenaient quelquefois l'allure de graves dissertations sur les convenances sociales dont nous nous ¨¦tions affranchis, sur la sottise humaine, sur les sciences surnaturelles ou sur les folies de la politique des peuples. Quelquefois, quand la fatigue brisait mes membres, elle se levait l¨¦g¨¨re et sans bruit, m'embrassait au front, m'enveloppait de confort et se mettant au piano, comme pour me bercer; elle jouait alors avec son instinct de tzigane des valses exquises de Strauss, de Csardas de Patikarius, ou des danses hongroises bizarres, endiabl¨¦es, qui me faisaient sauter sur la chaise longue et ranimaient ma verve endormie. Apr¨¨s six mois de cette existence qui me montait ¨¤ la t¨ºte comme les parfums trop capiteux de la tub¨¦reuse, je devins exsangue, comateux, presque ac¨¦phale. Ce succube magyar avait vid¨¦ ma mo?lle et ¨¦puis¨¦ mes sources vitales, je me sentais atteint de vertiges, de cardialgie et mon amour encore dansait ¨¤ la kermesse de mes sens. Il ne fallait pas parler ¨¤ Ilka de la quitter, elle se serait tu¨¦e avec un d¨¦dain superbe; je m¨¦nageais une transition pleine de m¨¦nagements, lorsque je fus atteint d'une fi¨¨vre c¨¦r¨¦brale qui fit d¨¦sesp¨¦rer de mes jours. Pendant les premiers sympt?mes de ma convalescence, ma famille, de concert avec mes amis, m'emmena au loin, pour me soustraire ¨¤ des retours de moi-m¨ºme vers ma tendre ma?tresse.--La pauvre ch¨¨re ame affol¨¦e, partit, me dit-on, en Boh¨ºme o¨´ elle mourut, sans que j'aie pu obtenir le moindre renseignement sur cette fin dramatique; des lettres mensong¨¨res lui avaient annonc¨¦ ma gu¨¦rison et ma haine ou mieux encore mon indiff¨¦rence pour celle qui avait ¨¦t¨¦ la cause de mon mal.--Ah! les pav¨¦s de l'ours, ils brisent les coeurs sans piti¨¦ et assomment froidement les plus belles amours, avec la sottise pesante des niais qui invoquent la gibbeuse morale. Un moment abalourdi, h¨¦b¨¦t¨¦ par ces nouvelles terribles, qu'on tacha de m'empapilloter sous des phrases de rh¨¦torique et des insinuations d'un catholicisme ardent, je pensai moi-m¨ºme ¨¤ ¨¦garer ma vie sur tous les chemins hant¨¦s par la mort; le d¨¦go?t me serrait ¨¤ la gorge, l'humanit¨¦ m'effrayait; ¨¤ vingt-huit ans j'¨¦prouvais d¨¦j¨¤ une lassitude de vivre, comme un centenaire qui aurait vu foudroyer toutes ses affections autour de lui...--Peu ¨¤ peu cependant mon esprit se calma, mon coeur devint plus calme, les souvenirs se firent plus doux, et le temps, avec un tact extr¨ºme pansait mes b¨¦antes blessures. Ma sant¨¦ si ¨¦prouv¨¦e ne reprenait aucune force, au contraire; le docteur tant pis et le docteur tant mieux provoquaient en vain de nouvelles consultations, et j'avais d¨¦j¨¤ us¨¦ sans succ¨¨s de tous les quinas et ferrugineux de la pharmacop¨¦e moderne, lorsque, me mettant en dehors de tout ce charlatanisme, je r¨¦solus, aid¨¦ de ma m¨¦moire et du bon sens, de me traiter moi-m¨ºme d'apr¨¨s une m¨¦thode ancienne. Le mar¨¦chal duc de Richelieu, souffrant d'un ¨¦puisement analogue au mien, et d¨¦sesp¨¦rant de ranimer sa virilit¨¦ de cavalier galant, s'en fut, para?t-il, ¨¤ Leyde, consulter le savant Bo?rhave, le Gallien du XVIIIe si¨¨cle, dont la r¨¦putation ¨¦tait si grande qu'on lui adressait ses lettres: ¨¤ M. Bo?rhave, en Europe.--Cet homme c¨¦l¨¨bre, apr¨¨s avoir contempl¨¦ le libertin de qualit¨¦, lui dit avec simplicit¨¦ et douceur: ?Le m¨¦decin est l'esclave de la nature, il n'a autre chose ¨¤ faire qu'¨¤ lui ob¨¦ir et ¨¤ suivre exactement ses indications. Je m'aper?ois que ce sont les dames qui ont surtout d¨¦labr¨¦ votre sant¨¦, c'est elles ¨¤ la r¨¦parer; trouvez-moi une bonne nourrice, et oubliez aupr¨¨s d'elle que vous ¨ºtes homme, pour vous faire enfant.? Je me souvins de ce fait peu connu, et n'allez pas rire, mon amie, je fis comme Richelieu; je trouvai en Bourgogne une vigoureuse luronne qui voulut bien m'agr¨¦er pour son nourrisson. Je me mis ¨¤ la di¨¨te laiteuse, buvant du lait r¨¦guli¨¨rement le matin, le midi et le soir. C'est ici que je vis depuis pr¨¨s d'un mois, dans une ferme isol¨¦e, me laissant aller ¨¤ tous les enfantillages, ¨¤ tous les b¨¦gaiements o¨´ m'ont conduit mon ramollissement;--le matin ¨¤ six heures, au milieu du chant des oiseaux et du bruit de la m¨¦tairie, je vois arriver ma bonne nounou, comme une mamoseuse providence: elle m'enl¨¨ve dans ses bras comme un b¨¦b¨¦, m'habille servilement, et entr'ouvrant son corsage avec r¨¦signation, elle me pr¨¦sente sa puissante mamelle nourrici¨¨re que j'¨¦puise ¨¤ longues embrass¨¦es. Dans les premiers temps, le breuvage me parut un peu fade, je vous l'avoue, et j'eus comme des naus¨¦es; il me fallut toute la patience de la brave Bourguignonne, toutes ses petites claques amicales et ses gros rires de villageoise qu'on lutine, pour m'y faire prendre go?t. Aujourd'hui, je commence ¨¤ redevenir grand gar?on, et quand la nounou regarde l'heure sur l'horloge ¨¤ grande gaine de noyer, je n'attends plus qu'elle me dise: ?Monsieur veut-il t¨ºter?? Je vais vivement d¨¦lacer la robe et mettre en libert¨¦ les prisonniers; ce n'est pas sans volupt¨¦ alors que je hume avec un petit bruit de d¨¦glutition cette liqueur s¨¦reuse qui me ranime et me conduit ¨¤ la virilit¨¦; souvent dans ma pr¨¦cipitation, je me comporte en vilain baby, je bavoche et inonde les lainages de ma m¨¨re nourrici¨¨re, qui coquettement se secoue ou s'essuie en criant ¨¤ belle gorge comme une ironie ¨¤ mon impuissance: ?fi, le polisson qui salit sa bobonne!? Mes journ¨¦es se passent dans la basse-cour, sur un banc rustique, quelquefois presque vautr¨¦, aupr¨¨s du fumier, ce grand aphrodisiaque de la terre. Je taquine les poulettes et regarde curieusement les exploits du coq, qui me font mourir de honte; je ne lis pas d'autre livre que celui de la nature, toujours vari¨¦ et sinc¨¨re; enfin, mon amie, cette lettre, dans son d¨¦cousu et le d¨¦shabill¨¦ de son style, est la premi¨¨re que j'¨¦cris depuis pr¨¨s de deux mois; j'y remue d¨¦licatement les cendres du pass¨¦ pour ne pas faire saigner mes blessures mal ferm¨¦es; serrer mon coeur et tyranniser mon cerveau; ma nounou tr¨¨s inqui¨¨te me regarde travailler, et ne saisit pas bien la port¨¦e de ces lignes manuscrites ¨¦crites en si grande hate: ?Si Monsieur se fatigue, je ne pourrai pas le sevrer dans quinze jours, me dit-elle d'un gros air grondeur.? Ah! quand je serai sevr¨¦!!!--que toutes les caillettes de votre salon prennent garde; le loup rentrera en affam¨¦ dans la bergerie, avec ses th¨¦ories anciennes et son petit sou d'auvergnat, qu'il fera sauter et passer de mains en mains.--Je sens d¨¦j¨¤ aupr¨¨s de ma nourrice des distractions charnelles, qui sont d'heureux sympt?mes. Ah! quand je serai sevr¨¦!... vous serez appel¨¦e la premi¨¨re, si vous le voulez bien, mon adorable amie, ¨¤ prononcer votre jugement si la m¨¦thode du docte Bo?rhave est exquise pour apprendre aux hommes ¨¤ faire et contrefaire les enfants, et aux femmes ¨¤ supporter les hommes qui sortent de nourrice.--Adieu, au revoir, ¨¤ bient?t. * * * * * LE SOTTISIER D'AMOUR ¨¦PIGRAMMES TIR¨¦ES DU CARQUOIS DE CUPIDON J'ai remarqu¨¦ que ce sont les plus tendres et ceux qui avaient le plus le sentiment de la femme, qui les traitaient plus mal que tous les autres. TH¨¦OPHILE GAUTIER. En amour, tout est vrai, tout est faux, et c'est la seule chose sur laquelle on ne puisse dire une absurdit¨¦. CHAMFORT. L'amour est utile ¨¤ la vie, comme la ros¨¦e est indispensable ¨¤ la terre, mais l'orage du soir provient trop souvent de la ros¨¦e du matin. Il faut profiter des premiers rayons solaires du bonheur, se hater de boire au plaisir et quitter la partie avant les ardeurs de midi.--Les plus belles aurores produisent parfois de sanglants cr¨¦puscules. * * * * * A Paris on dit: une femme honn¨ºte; Vienne, pour exprimer la m¨ºme opinion, on dit: une femme pratique.--Comme l'adjectif viennois est plus profond et plus correct que le d¨¦nominatif parisien! * * * * * La langueur est ¨¤ la nonchalance ce que la m¨¦lancolie est ¨¤ la tristesse.--La langueur est une jaunisse de l'ame dont l'amour m¨ºme a raison.--La nonchalance est une apathie corporelle qui donne tous les torts ¨¤ la volupt¨¦ qu'elle fait na?tre. * * * * * Les chevaliers anciens arboraient galamment cette noble devise fran?aise: Les servir toutes, n'en aimer qu'une.--Les philosophes cavaliers modernes, moins puritains et moins braves surtout au tournois d'amour, proclament cet axiome: Les aimer toutes, n'en servir qu'une.--Ceci, pour ¨ºtre moins ¨¦lev¨¦, est peut-¨ºtre tout aussi logique. * * * * * La femme souffre toujours pour deux, dit Balzac.--C'est fort bien pens¨¦, mais le mari, doit-on ajouter, patit souvent pour trois. * * * * * Il est infiniment moins ais¨¦ de satisfaire une femme que d'en contenter plusieurs. (Les hommes mari¨¦s seront de cet avis). Pour une femme, par opposition, il est certes plus facile et plus agr¨¦able, de satisfaire plusieurs amants que d'en contenter un seul.--La r¨¦sultante nous conduit ¨¤ ce mot charmant de Montaigne: la femme est l'ennemie naturelle de l'homme. * * * * * C'est lorsqu'une femme mendie franchement et sans paraphrases l'amour d'un homme, qu'elle d¨¦montre sa passion; car alors elle lui sacrifie ¨¤ la fois son orgueil, sa coquetterie, son amour-propre et la pudeur de ses pr¨¦jug¨¦s; c'est-¨¤-dire plus qu'elle-m¨ºme mais, aussi, beaucoup moins que ses sens. * * * * * La sentimentalit¨¦: un oeuf ¨¤ la coque ¨¤... pain mollet; le libertinage: une omelette aux fines herbes. * * * * * Certaines femmes naissent belles; d'autres deviennent jolies; on a tout ¨¤ gagner ¨¤ s'accointer avec celles-ci plus douces et plus charitables que les premi¨¨res, la fa?on des Gagne-Petit qui se vengent des abstinences de leur jeunesse par les lib¨¦ralit¨¦s de leur age mur. * * * * * Les v¨¦ritables coquettes se gardent bien de prendre un amant dans la crainte de perdre un seul de leurs galants.--Une coquette tire vanit¨¦ du nombre de ses amoureux, comme un aventurier qui s'enorgueillit de la vari¨¦t¨¦ de fausses d¨¦corations par lui arbor¨¦es en brochette devant la sottise humaine. * * * * * Les d¨¦votes ou les vieilles filles de haute vertu permettent ¨¤ leur esprit toutes les jouissances qu'elles refusent ¨¤ leur chair. Elles d¨¦jeunent le matin avec app¨¦tit du scandale de la veille, d?nent des calomnies ramass¨¦es dans le jour, et couchent chaque nuit, par la pens¨¦e, avec tous les amants qu'elles ont pr¨ºt¨¦s si gratuitement aux autres femmes. * * * * * Que d'infortun¨¦s nouveaux mari¨¦s ont appris, le soir, ¨¤ leur d¨¦pens, que le flambeau de l'hymen est un cierge de cire... qui n'est pas toujours vierge et sur lequel d'infames sacristains ont d¨¦j¨¤ pos¨¦ l'¨¦teignoir de l'hypocrisie et du vice! * * * * * Il y a la m¨ºme diff¨¦rence entre une femme constante et une femme fid¨¨le, qu'entre un homme t¨ºtu et un homme volontaire. * * * * * Si je portais deux pucelles en sautoir, disait Esope, je ne r¨¦pondrais pas de celle qui serait derri¨¨re.--Quel esprit de bossu! Quelle bosse d'esprit! Quelle sagesse de fabuliste!! * * * * * Ce qu'une femme pardonne le moins ais¨¦ment ¨¤ un homme qu'elle aime ou qu'elle a aim¨¦, c'est de n'avoir rien ¨¤ lui pardonner. * * * * * La continence congestionne; le plaisir grise; la jouissance saoule; la passion tue:--Grisez-vous quelquefois, ne vous saoulez jamais, gardez-vous de vous suicider. A l'auberge de l'amour, le jeu n'en vaut pas la chandelle. * * * * * Le caprice passionn¨¦ vit aux antipodes de l'estime et de la sympathie morale: les femmes qui nous ressemblent le plus sont celles que nous aimons le moins. * * * * * La princesse B*** s'¨¦criait l'autre jour, avec ennui et par m¨¦garde: ?Je voudrais pouvoir embrasser ¨¤ la fois, mon mari, mon amant et mon chien;?--Comme c'est bien femme en tous points, par l'expression et la pens¨¦e. * * * * * Pour une femme mari¨¦e, la beaut¨¦ de son amant est en proportion de la laideur de son mari. * * * * * Une ma?tresse qui s'ennuie est d¨¦j¨¤ infid¨¨le. * * * * * Tuer l'amour ¨¤ son apog¨¦e, au risque de se briser l'ame, c'est un acte de haute philosophie, de virilit¨¦ volontaire chez un homme. Lorsque le bonheur est constat¨¦, on ne doit point s'y endormir, la troupe l¨¦g¨¨re et fun¨¨bre des d¨¦sillusions guette la porte de l'amoureux; il vaut toujours mieux d¨¦loger que de s'arc-bouter contre l'envie, le soup?on et l'inconstance r¨¦unis pour forcer l'huis de l'amant fortun¨¦. Les femmes ne comprennent jamais ce g¨¦nial ¨¦go?sme du penseur qui brusque toujours les d¨¦nouements d'amour, et cependant elles poursuivent le fugitif, car les curieuses veulent toujours demeurer les derni¨¨res au spectacle ou quitter la sc¨¨ne d'elles-m¨ºmes les premi¨¨res. Si une ma?tresse nous donne le fil de son ame, il faut en profiter, pour en sortir, avant que le fil ne soit coup¨¦ par les mains de l'infid¨¨le, et imiter Th¨¦s¨¦e en abandonnant la belle Ariane dans l'Ile de Naxos. Les horizons de Cyth¨¨re sont, h¨¦las! tr¨¨s born¨¦s, et, quand on arrive aux confins de la f¨¦licit¨¦ parfaite, il n'y a plus qu'un pr¨¦cipice descendre ou un calvaire ¨¤ gravir douloureusement. Les plus grandes passions satisfaites finissent sottement, elles s'att¨¦nuent dans l'estime ou bien s'¨¦teignent dans l'indiff¨¦rence. Si elles se transforment en haine, la logique des sentiments est sauv¨¦e et l'amour-propre sauvegard¨¦. Les d¨¦licats ne vident jamais que les deux-tiers des flacons de vins exquis dont ils s'enivrent. Ils n'attendent jamais, pour en changer, que leurs gants se salissent, que leurs habits se d¨¦forment ou que leurs bonnes fortunes montrent la corde; aussi l'amour ne devrait-il ¨ºtre le plaisir que des ames d¨¦licates: ?Quand je vois des hommes grossiers se m¨ºler d'amour, s'¨¦crie Chamfort, je suis tent¨¦ de dire: ?De quoi vous m¨ºlez-vous? du jeu, de la table, de l'ambition ¨¤ cette canaille!? * * * * * Je me suis souvent demand¨¦ pourquoi certaines femmes recherchent si avidement la soci¨¦t¨¦ des hommes d'esprit qu'elles comprennent peu ou prou, lorsqu'elles sont si id¨¦alement heureuses avec des imb¨¦ciles? * * * * * A un ¨¦poux qui d¨¦plorait devant lui ses infortunes conjugales, Santeuil, le latiniste et spirituel po¨¨te, r¨¦pondait ainsi: ?Vous ¨ºtes cocu... n'est-ce que cela? Ah! mon ami, ne prenez peine, le cocuage, croyez-moi, n'est qu'un mal d'imagination: peu de maris en meurent, mais il y en a tant qui en vivent!? * * * * * Dans une r¨¦conciliation d'amoureux, il est peu de femmes qui n'aient pas la sottise de prendre les marques de virilit¨¦ de leur amant pour des preuves de fid¨¦lit¨¦. * * * * * Pass¨¦ quarante ans, la plupart des hommes mettent tout en oeuvre pour surexciter leurs sens, sans m¨ºme concevoir le d¨¦sir de les satisfaire. * * * * * Les grands vicieux sont timides et craintifs, au premier abord, avec une femme qu'ils convoitent; les ¨¦coliers au contraire sont hardis et incons¨¦quents; l'audace de ceux-ci s'¨¦vanouit avec le premier d¨¦sir, la timidit¨¦ de ceux-l¨¤, au contraire, prend une hautaine revanche au lendemain de la victoire. * * * * * Un mari qui invoque ses droits, est bien pr¨¨s de les perdre. * * * * * Une fille qui aime redevient enfant, espi¨¨gle et gamine; une veuve, dans le m¨ºme cas, retourne aux pudeurs et aux timidit¨¦s de la jeune fille.--L'enfant est pr¨¦f¨¦rable. Une veuve ne cherche ¨¤ faire oublier qu'un seul homme, qui fut son mari,--la courtisane amoureuse, pour se reconqu¨¦rir elle-m¨ºme et apaiser les jalousies r¨¦trospectives de son amant, voudrait biffer de son pass¨¦ une portion de l'humanit¨¦ qui l'outrage par le souvenir m¨ºme de sa possession. * * * * * L'inconstance des femelles est si active, si tourment¨¦e, si inassouvie, que je me suis quelquefois demand¨¦ si Prot¨¦e eut pu trouver une femme fid¨¨le. * * * * * Tout est amour-propre chez la femme, m¨ºme l'amour qui ne l'est pas; plus on y songe, plus on ¨¦tudie la th¨¦orie, plus on observe la pratique de l'amour, plus on se confirme davantage que, somme toute, c'est par l'amour-propre que commencent et finissent les plus majestueuses passions aussi bien que les plus l¨¦gers caprices. * * * * * Que d'hommes n'ont-ils pas perdu, par trop de discr¨¦tion d¨¦licate, des caresses intimes et vari¨¦es, que des goujats grossiers ont su r¨¦colter cyniquement aussit?t apr¨¨s leur d¨¦part.--Les femmes ont l'imagination si libertine et nourrie de tant de monstruosit¨¦s voluptueuses et antiphysiques, qu'on est tout ¨¦tonn¨¦, apr¨¨s l'impertinence des demandes audacieuses, de trouver des complaisances et des facilit¨¦s de moeurs qui ¨¦merveillent la d¨¦pravation de l'amoureux. Platon disait que les femmes avaient ¨¦t¨¦ des gar?ons d¨¦bauch¨¦s autrefois.--Au lendemain de sa virginit¨¦ perdue, si ce n'est peut-¨ºtre la veille, une initi¨¦e aux plaisirs de V¨¦nus a d'ore et d¨¦j¨¤ con?u dans sa t¨ºte un tableau de luxure compar¨¦e qui ferait palir toutes les peintures trac¨¦es par Ar¨¦tin. L'imagination des femmes con?oit, c'est l'audace et aussi au temp¨¦rament des hommes vigoureux d'ex¨¦cuter les devis. Ils n'iront jamais trop loin. * * * * * Lord Byron disait: ?Une ma?tresse est aussi embarrassante qu'une femme... quand on n'en a qu'une.?--L'embarras cesse par la multiplication qui cause les divisions, lesquelles conduisent aux soustractions; apr¨¨s quoi on se compla?t ¨¤ aligner des additions don-Juanesques d'une l¨¦g¨¨ret¨¦ totale exquise. C'est la vanit¨¦ alors qui r¨¨gne en ma?tresse heureuse. * * * * * Les femmes n'aiment que ce qu'on ne leur donne pas. * * * * * Les jeunes filles mordent aux fruits verts; les vieilles filles ¨¦br¨¨chent leurs derni¨¨res dents sur des fruits secs: Les quatre mendiants de l'amour. * * * * * Aimer sa ma?tresse, c'est encore s'aimer soi-m¨ºme; aimer son ¨¦pouse, c'est abdiquer son individualit¨¦ au m¨¦canisme banal de la soci¨¦t¨¦ et d¨¦doubler son effigie.--Un c¨¦libataire, qui ¨¦tait un tout, devient en se mariant, une moiti¨¦ influenc¨¦e par une autre moiti¨¦. * * * * * ?Il faut vous distraire, disait-on ¨¤ un veuf attrist¨¦; vous ¨ºtes jeune, redevenez joyeux et bon vivant; tenez, soupons ce soir en partie fine?? ?Eh! mon cher, vous avez raison, j'accepte, r¨¦pond notre inconsol¨¦; d'autant plus que... croyez-moi si bon vous semble, j'ai renonc¨¦ ¨¤ toutes mes ma?tresses depuis la mort de ma pauvre femme.? * * * * * Un homme tromp¨¦ ne doit pas se r¨¦signer, encore moins se d¨¦sesp¨¦rer. Il y a un milieu plus digne. C'est ¨¤ sa grandeur d'ame ¨¤ le d¨¦couvrir. * * * * * On poss¨¨de les femmes par leurs d¨¦fauts rarement par leurs qualit¨¦s. * * * * * Une chambri¨¨re, qui avait beaucoup vu, s'¨¦cria devant moi, un jour, avec un geste superbe de grande com¨¦dienne: ?La vertu, puis-je y croire, dans l'exercice de ma profession?--La vertu! Mais, Monsieur, les lits parlent contre.? Quelle r¨¦ponse sublime, dans le r¨¦alisme de sa forme, et quel argument!--Les lits parlent. * * * * * Il n'y a rien de plus compliqu¨¦, de plus trompeur, de plus artificieux que la na?vet¨¦. Telle demoiselle candide et pudique, qui, par ses dehors, ne refl¨¨te qu'une innocence r¨¦elle, sera, dans un imbroglio d'amour, plus fine et plus rou¨¦e que des v¨¦t¨¦rantes de la galanterie. C'est que la femme est n¨¦e pour l'astuce et que chez elle la na?vet¨¦ n'est que le masque ou le pl¨¦onasme de la ruse. Cette v¨¦rit¨¦ est tout enti¨¨re dans ce mot de Salomon: ?Les femmes font apostasier les anges.? * * * * * La propret¨¦ des femmes,--c'est si sale, disait une d¨¦vote, en se signant. * * * * * Un po¨¨te inconnu du XVIIe si¨¨cle, le sieur J. Magnon, nous a laiss¨¦ dans un po¨¨me ce vers ¨¦tonnant: La corne la plus noble incommode le front. Noble ou non, je crois bien. * * * * * Une femme tient tout de l'opinion; Le qu'en dira-t-on la retient plus sur le moment de faillir que le qu'en penserai-je.--Qui peut sauver une femme de la honte? a-t-on dit, et l'¨¦cho a r¨¦pondu: La honte. * * * * * N'est-ce pas Chamfort ou un de ses disciples qui a prof¨¦r¨¦ cette exclamation: ?Que de filles aujourd'hui cessent d'¨ºtre pucelles avant d'¨ºtre vierges!?--Que de femmes aussi dirons-nous bien au contraire, demeurent pucelles en cessant d'¨ºtre vierges! * * * * * Pour r¨¦gner sur un peuple, il faut le plus souvent passer sur des ruines. Pour ¨¦tendre son empire sur les femmes, on doit marcher sans commis¨¦ration sur bien des coeurs.--Les conqu¨¦rants doivent fermer une oreille ¨¤ la piti¨¦ et ouvrir l'autre ¨¤ l'ambition, et les talons rouges ne se colorent que dans le sang qui jaillit des coeurs savamment pi¨¦tin¨¦s. * * * * * Les d¨¦licats n'appr¨¦cient que les friandes en amour;--les gourmandes composent le lot des grossiers ou des porte-faix. * * * * * Apr¨¨s la possession d'une coquette qui nous a fait languir, c'est avec un raffinement de vengeance qu'on lui plonge d¨¦daigneusement des Tu dans l'oreille.--Le tutoiement apr¨¨s la victoire, devient au gr¨¦ du vainqueur, ou une apoth¨¦ose de sensualit¨¦ heureuse ou une fl¨¦trissure brutale et cruelle. * * * * * Selon Casanova, l'amour n'est qu'une curiosit¨¦ plus ou moins vive, jointe au penchant que la nature a mis en nous de veiller ¨¤ la conservation de l'esp¨¨ce.--Cette d¨¦finition, par ce pa?en charmant, est assez ing¨¦nieuse; mais voici celle plus compl¨¨te qu'il donne du plaisir: ?Le plaisir est la jouissance actuelle des sens; c'est une satisfaction enti¨¨re qu'on leur accorde dans tout ce qu'ils app¨¨tent, et, lorsque les sens ¨¦puis¨¦s veulent du repos, ou pour reprendre haleine, ou pour se refaire, le plaisir devient de l'imagination, elle se pla?t ¨¤ r¨¦fl¨¦chir au plaisir que sa tranquillit¨¦ lui procure.--Or, le philosophe est celui qui ne se refuse aucun plaisir qui ne produit pas de peines plus grandes et qui sait s'en cr¨¦er.? Ceci est moins net et plus quintessenci¨¦, mais bien r¨¦el, lorsqu'on s'y retrouve. * * * * * Les hommes fermes, volontaires, opiniatres, inflexibles sont principalement aim¨¦s des femmes, qui dans leur faiblesse admirent la force:--Peut-¨ºtre aussi n'est-ce que le male que la femme recherche chez l'homme. Elle le rencontre si rarement dans son int¨¦grit¨¦! * * * * * Que de revolvers se transforment en simples pistolets dans les liaisons qui durent trop! * * * * * Un sportman distingu¨¦ professait cette opinion, ¨¤ savoir qu'un gentleman de bon ton doit toujours entretenir plusieurs amours au ratelier de son coeur, de m¨ºme qu'il nourrit plusieurs chevaux dans ses ¨¦curies.--C'est Rivarol palfrenier! c'est aussi la morale tra?n¨¦e dans le crottin. * * * * * C'est alors qu'on croit d¨¦nouer la ceinture d'une femme vertueuse, qu'on ne d¨¦grafe souvent qu'un pauvre ceinturon de Messaline impudique. * * * * * Un homme d'¨¦tude, sans ¨ºtre un fat, aura toujours, ¨¤ un trop haut degr¨¦ le culte de lui-m¨ºme, pour comprendre la servilit¨¦ n¨¦cessaire, selon la soci¨¦t¨¦, aux convenances f¨¦minines. Un homme de lettres, qui croit aux lettres, et qui ¨¦prouve l'enthousiasme de sa profession, est quelque peu un Narcisse au moral; il se mire dans toutes les sources de ses pens¨¦es, et, si une femme veut ¨ºtre de moiti¨¦ dans cette extase ¨¦go?ste, elle trouble la limpidit¨¦ du miroir. Il faut donc au penseur de belles b¨ºtes, qui se croient telles, de bonnes cr¨¦atures impassibles et peu bavardes, qui font le gros dos sur les divans comme les chats, qui attendent les caresses ou qui les provoquent doucement, et non pas des bas-bleus babillards ou des pr¨¦cieuses minaudi¨¨res qui mettent tout ¨¤ sac dans une cervelle d'artiste, semblables ¨¤ des guenons quittant leur perchoir pour bouleverser des paperasses, ouvrir des livres et renverser des ¨¦critoires. Un travailleur a besoin d'une cr¨¦ature faite d'amour, toujours pr¨ºte ¨¤ le d¨¦lasser par l'amour, ¨¤ laquelle il donne juste le temps de ses entr'actes laborieux: un ¨ºtre qui l'aime comme un chien, avec une admiration muette et recueillie, qui se couche ¨¤ ses pieds, s'¨¦loigne et se retire sur un geste du ma?tre, assez sage pour trouver tout son bonheur dans l'esclavage, et assez born¨¦e pour ne pas concevoir d'autre horizon.--Les sots diront en riant que c'est impossible en ce XIXe si¨¨cle, mais les sots qui sont les laquais des femmes, ne peuvent savoir que celles-ci se dressent ¨¤ l'exemple des pies et des pierrots qu'on met en cage d'abord ferm¨¦e, puis en cage ¨¤ porte assez largement entr'ouverte, sans aucunement s'inqui¨¦ter s'ils s'envolent ou s'ils restent. * * * * * Si l'on parvenait ¨¤ d¨¦truire la pudeur et ¨¤ satisfaire plus effront¨¦ment ses d¨¦sirs, la soci¨¦t¨¦ serait, ¨¤ mon avis, moins folle et plus repos¨¦e sur la logique.--?Il s'est trouv¨¦ nation, ¨¦crit Montaigne, o¨´, pour endormir la concupiscence de ceux qui venaient ¨¤ la d¨¦votion, on tenait aux temples des garses ¨¤ jou?r, et ¨¦tait un acte de c¨¦r¨¦monie de s'en servir avant de venir ¨¤ l'office.?--Nimirum propter continentiam, incontinentia, necesseria est. Incendium ignibus extinguitur. * * * * * Il est des ours mal l¨¦ch¨¦s qui all¨¨chent la concupiscence des femmes. Cette sauvagerie de caract¨¨re h¨¦riss¨¦ sent le male; pour elles, la toison des fauves et des boucs est un plus grand aphrodisiaque que l'odeur affadie du musc ou de la verveine, dont se servent les d¨¦biles petits ma?tres. * * * * * L'id¨¦al n'est peut-¨ºtre que la beaut¨¦ du vrai! * * * * * Beaucoup d'Anglaises lisent la Bible, bien peu la vivent. * * * * * Une femme ¨¤ temp¨¦rament ne se donne pas le temps d'¨ºtre coquette. Aussi bien, un affam¨¦ ne songe-t-il pas ¨¤ faire des graces sentimentales ¨¤ table--comme l'estomac les sens ont leur fringale. * * * * * Le caprice chuchotte; la passion parle. * * * * * Une revue mondaine a fait para?tre derni¨¨rement sous ce titre: Comment ces dames mangent les asperges, une curieuse ¨¦tude qui devait avoir pour pendant un second article: Comment ces messieurs mangent les moules.--La censure, en interdisant ces dissertations m¨¦taphoriques, a mis ¨¤ nu la d¨¦pravation publique. Si les femmes honn¨ºtes n'avaient pas d? comprendre les sous-entendus, en quoi la morale e?t-elle ¨¦t¨¦ froiss¨¦e? Le salon de Mme de Rambouillet eut ¨¦cout¨¦ s¨¦rieusement, sans y concevoir de malice, ces petites oeuvres litt¨¦raires. Les pointes d'asperges sont-elles donc des pointes d'esprit bien grivoises? Il faut croire que les nidoreuses manifestations du naturalisme nous ont rendus bien pudibonds en mati¨¨re de pr¨¦ciosit¨¦ raffin¨¦e. * * * * * Allez donc parler d'amour ¨¤ un m¨¦decin, il vous dira: ?Bah! mais ce n'est que l'attraction de deux muqueuses.? * * * * * La vertu ne r¨¦sisterait jamais aux circonstances, si les hommes savaient les deviner.--Une femme est seule, sur sa chaise longue, toute fr¨¦missante encore de la lecture d'un roman d'amour, vous vous pr¨¦sentez, selon les r¨¨gles du monde, et par une conversation correcte et banale, vous ramenez cette pauvre ame ¨¦mue aux r¨¦alit¨¦s de la vie. Oh! si vous aviez pu surprendre son r¨ºve, vous identifier avec le h¨¦ros de ses songes, et peu ¨¤ peu, avec une nuance tr¨¨s fine de brutalit¨¦, donner un corps ¨¤ ses fantaisies d'imagination, vous n'eussiez trouv¨¦ que docilit¨¦ et abandon, l¨¤ o¨´ vous n'avez su permettre que la rigidit¨¦ des convenances. Il faut si peu de chose pour ¨ºtre aim¨¦ d'une femme langoureuse qui laisse une libre carri¨¨re aux arabesques de ses r¨ºveries.--Un sylphe ne rencontrerait pas de cruelles, le genre f¨¦minin serait sa chose, car par ses caresses, ses attouchements invisibles, par ses paroles douces comme le z¨¦phir, par le myst¨¨re m¨ºme qui l'envelopperait, il poss¨¦derait grandes et petites faveurs dans les couvents, dans les salons, dans les chaumi¨¨res, entre mari et femme, amant et ma?tresse, aussi bien que dans la solitude, la clart¨¦ ou l'obscurit¨¦. L'adult¨¨re, d'apr¨¨s Napol¨¦on, n'est qu'une question de canap¨¦.--L'amour, mieux encore, n'est qu'une question de discr¨¦tion et de d¨¦licatesse myst¨¦rieuse: arrachez les trompettes ¨¤ la Renomm¨¦e, soyez muet, feignez de devenir aveugle; fermez le verrou: les femmes vertueuses se donneront toutes ¨¤ vous, comme au Dieu du silence et des plaisirs discrets. * * * * * On a dit: ?Bien des femmes en peine de se purger n'ont qu'¨¤ dire une sottise: elles se portent bien.? On n'a pas vu de cures compl¨¨tes cependant. * * * * * L'aujourd'hui est si beau quand on s'aime, que la sagesse condamne absolument le lendemain. Avec des ma?tresses nouvelles, c'est toujours aujourd'hui. Avec une femme l¨¦gitime, ce n'est qu'un long lendemain, qui fait regretter la veille, sans qu'on y puisse revenir. * * * * * Il est difficile de trouver une phrase plus concluante pour le divorce que celle de Chamfort: ?Le divorce est si naturel, que dans beaucoup de maisons il couche toutes les nuits entre les deux ¨¦poux.?--Le divorce est l'unique juge de paix de Cyth¨¨re; il d¨¦noue ceux que la sottise et l'ambition ont unis sans amour. * * * * * J'ai connu des hommes mari¨¦s doux, charmants, pleins de cordialit¨¦, d'esprit et de talents, enti¨¨rement soumis ¨¤ d'affreuses petites femmes laides, ignorantes, b¨ºtes et pr¨¦tentieuses, lesquelles tranchaient sur toutes les questions d'art sans que l'infortun¨¦ mari osat prendre la parole et porter son jugement. De telles femmes se mettent ¨¤ califourchon comme de vilains lorgnons de verre fum¨¦, sur le nez de leurs ¨¦poux qui verraient si bien et si loin sans cet obstacle qui les domine, mais qu'ils finissent par accepter avec une b¨¦atitude d'idiot. La bont¨¦ rend souvent imb¨¦cile en dehors de l'esprit. * * * * * Se laisser faire un petit doigt de cour: cette locution laisse r¨ºveuse bien des jeunes filles au couvent. C'est le Digitus infamis de l'imagination. * * * * * Il n'y a que les amours cach¨¦es qui soient r¨¦elles! Les passions qui s'affichent ne sont que des vanit¨¦s qui paradent. Un amoureux ¨¤ temp¨¦rament entier d¨¦robera sa ma?tresse aux yeux de tout l'univers et la vue de son plus intime ami.--Le regard d'autrui souille le bonheur, et l'homme d¨¦licat confine ses amours ¨¤ huis-clos, sans jamais promener son concubinage au dehors. La femme qui aime ne sent pas son internement, c'est au plaisir d'embellir la prison; la volupt¨¦ a des horizons infinis ¨¤ c?t¨¦ des sensations qu'elle procure aux heureux. Il n'y a que les petits cerveaux qui recherchent la compagnie; les tourterelles vivent isol¨¦es; les dindons ou les pintades meurent loin des basses-cours nombreuses, quand ils ne peuvent, par leurs ¨¦bats, provoquer l'attention des poules indolentes ou des coqs superbes. Que de dindons dans le monde! que de pintades se montrent glorieusement accoupl¨¦s dans l'orgie enrubann¨¦e des dimanches ou la houle des promenades ¨¦l¨¦gantes!--pauvres b¨ºtes!--pauvres gens! * * * * * Un anonyme du dernier si¨¨cle nous a l¨¦gu¨¦ ce trait charmant: ?une prude a tant d'honneur qu'elle le laisse partout.? Est-ce assez spirituellement juste et merveilleusement trouv¨¦! * * * * * Un c¨¦libataire qui se marie par ambition de fortune raisonne ¨¤ contre sens. Un ¨¦conomiste a fait ce curieux calcul que dans le c¨¦libat les petits besoins augmentent et que les grands besoins diminuent; que dans le mariage, au contraire, les petits diminuent et les grands augmentent. Donnerais-je des chiffres... cela ne convaincrait personne, sauf les convaincus. * * * * * La franchise et la v¨¦rit¨¦ loyalement affich¨¦es ¨¦tonnent les femmes qui ne comprennent rien ¨¤ la droiture de conscience et lui pr¨¦f¨¨rent la rouerie d'une diplomatie m¨¦ticuleuse. Un homme sinc¨¨re et v¨¦ridique est le plus grand des fourbes ¨¤ leurs yeux. La v¨¦rit¨¦ qui jaillit soudainement les ¨¦blouit et les ¨¦crase dans la mesquinerie de leurs petites trames mensong¨¨res. Qu'un amant, sur l'interrogation de sa ma?tresse, r¨¦ponde malement ¨¤ celle-ci qu'il l'a tromp¨¦e, il la verra tressaillir plut?t par la grande simplicit¨¦ de la r¨¦ponse que par la nature m¨ºme de l'acte commis.--Le chacal qui ruse et qui biaise, ne con?oit pas le lion qui poitrine au danger. * * * * * De m¨ºme que la crainte de rougir fait rougir les faibles; la pr¨¦occupation de t¨¦moigner sa virilit¨¦ fait ¨¦chouer un amant dans le plaisir des sens. C'est qu'en amour il faut plut?t oser que vouloir: la volont¨¦ use et concentre l'¨¦lectricit¨¦ c¨¦r¨¦brale, l'audace fait jouer les fils conducteurs et regaillardit la verve corporelle. Un libertin ne s'expose que rarement ¨¤ de cruels pas de clercs en pareille occurrence, il conna?t l'art de lutiner une femme avec tant d'astuce qu'il se taquine lui-m¨ºme par l'imaginative, en donnant ¨¤ sa partenaire l'occasion de se d¨¦battre.--Dans le jeu de V¨¦nus, on doit amuser l'ennemi et laisser le temps aux forces de r¨¦serves d'arriver toutes fra?ches pour emporter la victoire, sans coup-f¨¦rir. La tactique ne manque jamais aux vrais conqu¨¦rants. * * * * * Un amour s¨¦rieux ne peut se transformer qu'en haine.--La haine a plus d'un travestissement; elle met des loups de velours, mais l'ardeur des yeux brille au travers. * * * * * Un homme parle.--Les males causent et s'¨¦coutent. * * * * * Il y a des yeux de femme qui signent des promesses ¨¤ courte ¨¦ch¨¦ance: les uns disent: pour ce soir, d'autres, pour demain; la plupart diraient bien: tout de suite, mais il faut du temps ¨¤ l'amour pour dig¨¦rer ses esp¨¦rances. * * * * * Ce qui cause le bonheur d'un amant, quelquefois fait le d¨¦sespoir d'un mari. * * * * * J'ai trouv¨¦, par hasard, cette observation sur une feuille volante, d¨¦tach¨¦e sans doute du carnet d'un philologue: ?C'est bizarre les mots! ainsi en Irlande, le mot Mac est un signe de noblesse, et ¨¤ Paris....? Pascal a bien raison, vant¨¦ en de?¨¤ des Alpes, erreur au del¨¤. * * * * * En voyant deux amoureux serr¨¦s ¨¦troitement, passer dans un ¨¦clair de bonheur, Madame Z, qui ¨¦tait ¨¤ mon bras, a diagnostiqu¨¦ en soupirant: ?Deux jeunes mari¨¦s, ou bien deux anciens amants.? * * * * * Joli distique du XVIe si¨¨cle: Bien on a peint V¨¦nus et ses amours, tout nuds, Car ceux qui s'y sont pl?s, tels en sont revenus. * * * * * S¨¦nac de Meilhan a ¨¦crit: les grandes passions sont aussi rares que les grands hommes. Est-ce bien s?r? Cette petite pens¨¦e est sujette ¨¤ grande controverse. * * * * * Il est des femmes laides et b¨¦gueules qui prennent un soin ridicule pour afficher leur vertu et annoncer au monde qu'elles sont inaccessibles ¨¤ la galanterie.--Pareille vanit¨¦ grotesque me rappelle les portes de prison sur lesquelles on a peint en grosses lettres: le public n'entre pas ici.--?Plus souvent,? s'¨¦crie Gavroche dans un argot qui dit tout. * * * * * On ne pratique r¨¦ellement l'amour qu'en France, et ¨¤ Paris surtout; j'entends l'amour avec toutes ses mignardises, toutes ses d¨¦licatesses, toutes ses ruses polissonnes et tout le luxe intime des femmes. Une parisienne semble plut?t cr¨¦¨¦e pour l'amour que pour la maternit¨¦; de toutes les femmes du globe, elle seule sait ¨ºtre gracieuse, se lever, s'habiller, marcher, se baisser, se relever et surtout se coucher, avec des poses d'un art exquis, des lenteurs savantes, des enjouements qui ravissent et des calineries sp¨¦ciales dans le moindre geste. S'il est des hommes qui ont pu regretter au loin les charmes de la parisienne habill¨¦e, il n'est pas un raffin¨¦ qui n'ait conserv¨¦ le plus adorable et le plus frais souvenir d'une parisienne qui va se mettre au lit. Cette mani¨¨re ¨¤ la fois chaste et impudique de se d¨¦faire des derniers voiles comme d'un fardeau importun, cette grace dans la draperie harmonieuse des toiles fines et blanches, cette mutinerie dans la dentelle, ces parfums p¨¦n¨¦trants qui se d¨¦gagent d'elle sont bien faits pour marquer une empreinte ineffa?able dans la m¨¦moire de ceux qui s'int¨¦ressent ¨¤ la femme par l'enveloppe et les d¨¦tails.--Ailleurs qu'en France peut-on se disposer ¨¤ l'amour avec un attirail de pr¨¦paratifs aussi ravissant? Une anglaise en robe de chambre est v¨ºtue en dessous--et par pudeur, d'une riding dress. L'une d'elles disait un jour avec ennui: ?L'amour... il faut bien le faire, les hommes y tiennent.?--Une fran?aise n'eut jamais dit cette phrase typique. Ah! si le cerveau des parisiennes n'¨¦tait pas une ¨¦ponge ¨¤ pr¨¦jug¨¦s, si ces roses poup¨¦es avaient plus de sang et moins de son dans les entrailles, si leur coeur, moins chiffonn¨¦ par le caprice, ¨¦tait plus sensible aux intimit¨¦s d'amour, elles deviendraient les cr¨¦atures les plus propres ¨¤ satisfaire la passion des artistes et des voluptueux. Mais faut-il tant demander aux filles de Satan?--C'est le jouir et non le poss¨¦der qui rend heureux, disait Montaigne: D¨¨s que les femmes sont ¨¤ nous, nous ne sommes d¨¦j¨¤ plus ¨¤ elles.--Quelle immense compensation pour ceux qui analysent et qui pensent sur les sentiments respectifs des sexes. [Illustration] [Illustration] ARRI¨¨RE-PROPOS A ceux qui qu¨¦manderaient l'explication de ce titre: Le Calendrier de V¨¦nus, inscrit sur un ouvrage compos¨¦ de feuilles ¨¦parses et de notes diverses, je pourrais d¨¦montrer, avec grand ¨¦talage et luxe d'¨¦rudition, la signification primitive et r¨¦elle du mot: Calendrier.--On y verrait que le Calendarium n'¨¦tait autre qu'un curieux petit livre o¨´ se trouvaient mentionn¨¦s les jours f¨¦ri¨¦s et n¨¦fastes, les souvenirs et anniversaires, ainsi que des ¨¦crits interlign¨¦s, en un mot, une mani¨¨re de carnet semblable ¨¤ ceux, qu'un terme horriblement vulgaire, et qui sent le comptoir, nomme aujourd'hui: Agendas. Mais ¨¤ propos de V¨¦nus et d'opuscules qui sont miens, et qui ont ¨¦t¨¦ imprim¨¦s bien davantage pour ma propre satisfaction que pour l'int¨¦r¨ºt du lecteur, il ne me convient pas de remuer le volumineux Richelet ou le pesant M¨¦nage, indignes d'¨ºtre ouverts pour une si petite justification.--Au surplus, dois-je rendre compte au public du bapt¨ºme de mes productions? Point ne crois, car ma vanit¨¦ y contredit et mon esprit s'y oppose.--Ceci m'est affaire personnelle et priv¨¦e. Aussi, selon mes principes, je n'ai convi¨¦ pour cette c¨¦r¨¦monie faite au baptist¨¨re de ma chapelle c¨¦r¨¦brale que mon honorable conseiller et ami le jugement, comme parrain, et gentille et tr¨¨s famili¨¨re dame la fantaisie, comme marraine; lesquels ont sign¨¦ sur le registre de mon bon plaisir, en foi de quoi j'ai jet¨¦ mes drag¨¦es sans nul soucy dans ce drageoir ¨¤ boutades. Que le Calendrier de V¨¦nus devienne l'Annuaire des Graces, ou qu'il s'en aille sur les quais de la Seine, tenir compagnie aux charmants Almanachs des Muses--peu m'importe!--je n'y mets point de coquetterie d'auteur. Ces pages m'ont caus¨¦ plus de bonheur intime ¨¤ concevoir et ¨¤ ¨¦crire que les d¨¦licats eux-m¨ºmes n'¨¦prouveront jamais de contentement passager ¨¤ les lire.--Ceux qui, comme moi, ont produit dans l'amour et avec l'enthousiasme des lettres, me comprendront. Il ne reste aux autres qu'¨¤ me porter envie.--C'est peut-¨ºtre d¨¦j¨¤ fait.--Je les plains. [Illustration] [Illustration] TABLE DES MATI¨¨RES Epitre d¨¦dicatoire ¨¤ Betzy.................... v A l'Acad¨¦mie des Beaux-Esprits et des Raffin¨¦s du Langage................................ 3 M¨¦morandum d'un Epicurien..................... 29 Les Fastes du Baiser.......................... 97 Voyage autour de sa Chambre................... 129 ¨¦ph¨¦m¨¦rides des Sens.......................... 153 Le Sottisier d'Amour.......................... 197 Arri¨¨re-Propos................................ 235 End of the Project Gutenberg EBook of Le calendrier de V¨¦nus, by Octave Uzanne *** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK LE CALENDRIER DE V¨¦NUS *** ***** This file should be named 17551-8.txt or 17551-8.zip ***** This and all associated files of various formats will be found in: http://www.gutenberg.org/1/7/5/5/17551/ Produced by Carlo Traverso, R¨¦nald L¨¦vesque and the Online Distributed Proofreaders Europe at http://dp.rastko.net. 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It exists because of the efforts of hundreds of volunteers and donations from people in all walks of life. Volunteers and financial support to provide volunteers with the assistance they need, is critical to reaching Project Gutenberg-tm's goals and ensuring that the Project Gutenberg-tm collection will remain freely available for generations to come. In 2001, the Project Gutenberg Literary Archive Foundation was created to provide a secure and permanent future for Project Gutenberg-tm and future generations. To learn more about the Project Gutenberg Literary Archive Foundation and how your efforts and donations can help, see Sections 3 and 4 and the Foundation web page at http://www.pglaf.org. Section 3. Information about the Project Gutenberg Literary Archive Foundation The Project Gutenberg Literary Archive Foundation is a non profit 501(c)(3) educational corporation organized under the laws of the state of Mississippi and granted tax exempt status by the Internal Revenue Service. The Foundation's EIN or federal tax identification number is 64-6221541. Its 501(c)(3) letter is posted at http://pglaf.org/fundraising. Contributions to the Project Gutenberg Literary Archive Foundation are tax deductible to the full extent permitted by U.S. federal laws and your state's laws. The Foundation's principal office is located at 4557 Melan Dr. S. Fairbanks, AK, 99712., but its volunteers and employees are scattered throughout numerous locations. Its business office is located at 809 North 1500 West, Salt Lake City, UT 84116, (801) 596-1887, email business@pglaf.org. Email contact links and up to date contact information can be found at the Foundation's web site and official page at http://pglaf.org For additional contact information: Dr. Gregory B. Newby Chief Executive and Director gbnewby@pglaf.org Section 4. Information about Donations to the Project Gutenberg Literary Archive Foundation Project Gutenberg-tm depends upon and cannot survive without wide spread public support and donations to carry out its mission of increasing the number of public domain and licensed works that can be freely distributed in machine readable form accessible by the widest array of equipment including outdated equipment. Many small donations ($1 to $5,000) are particularly important to maintaining tax exempt status with the IRS. The Foundation is committed to complying with the laws regulating charities and charitable donations in all 50 states of the United States. Compliance requirements are not uniform and it takes a considerable effort, much paperwork and many fees to meet and keep up with these requirements. We do not solicit donations in locations where we have not received written confirmation of compliance. To SEND DONATIONS or determine the status of compliance for any particular state visit http://pglaf.org While we cannot and do not solicit contributions from states where we have not met the solicitation requirements, we know of no prohibition against accepting unsolicited donations from donors in such states who approach us with offers to donate. International donations are gratefully accepted, but we cannot make any statements concerning tax treatment of donations received from outside the United States. U.S. laws alone swamp our small staff. Please check the Project Gutenberg Web pages for current donation methods and addresses. Donations are accepted in a number of other ways including checks, online payments and credit card donations. To donate, please visit: http://pglaf.org/donate Section 5. General Information About Project Gutenberg-tm electronic works. Professor Michael S. Hart is the originator of the Project Gutenberg-tm concept of a library of electronic works that could be freely shared with anyone. For thirty years, he produced and distributed Project Gutenberg-tm eBooks with only a loose network of volunteer support. Project Gutenberg-tm eBooks are often created from several printed editions, all of which are confirmed as Public Domain in the U.S. unless a copyright notice is included. Thus, we do not necessarily keep eBooks in compliance with any particular paper edition. Most people start at our Web site which has the main PG search facility: http://www.gutenberg.org This Web site includes information about Project Gutenberg-tm, including how to make donations to the Project Gutenberg Literary Archive Foundation, how to help produce our new eBooks, and how to subscribe to our email newsletter to hear about new eBooks. *** END: FULL LICENSE *** Le calendrier de V¨¦nus, by Octave Uzanne A free ebook from http://www.dertz.in/